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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/166

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manière de l’entendre et de le pratiquer. Je ne saurais les suivre, dès qu’ils prétendent maintenir un rapport légal fixe entre la monnaie d’argent et la monnaie d’or. Ce principe me paraît faux et périlleux à tous les points de vue, pour le bon ordre de nos finances et pour notre sécurité nationale.

Si le bimétallisme peut encore rendre des services, c’est à la condition d’être dirigé dans une voie nouvelle. Le rapport légal fixe du métal blanc au métal jaune a toujours été l’écueil des diverses tentatives de bimétallisme international qui se sont produites depuis une trentaine d’années. Ce sera, je le crains, l’éternelle pierre d’achoppement contre laquelle viendront échouer tour à tour toutes les propositions visant au même but.

Qui ne se révolterait à l’idée de décréter l’équivalence obligatoire entre deux quantités constantes de froment et d’avoine, de coton et de laine, de plomb et de fer ? Dans de pareilles conditions, aucune transaction loyale ne resterait possible, chacun de ces divers produits étant respectivement affecté par des hausses et des baisses dissemblables et variables. La solidarité forcée des produits entraînerait l’iniquité inévitable des échanges. Pourquoi l’équivalence obligatoire entre deux poids déterminés d’or et d’argent serait-elle plus pratique et plus légitime ?

On dit : La monnaie est un étalon. Mais le propre des étalons scientifiques de mesure consiste à ne jamais changer, et nul n’ignore à quelles fluctuations de valeur sont sujets les différens étalons monétaires, tout comme de simples marchandises. Sans remonter jusqu’à la crise des cuivres, sous l’empire romain, nous connaissons exactement les troubles survenus dans la valeur des monnaies, dans le prix des choses et des services à la fin du XVe siècle et au XVIe, lorsque de grosses quantités d’or furent apportées d’Amérique en Europe. Plus tard, la découverte des mines d’or de Californie causa de telles préoccupations que Cobden, Michel Chevalier et d’autres grands économistes proposèrent de démonétiser l’or et de reprendre l’argent pour étalon unique. Les mines d’or d’Australie amenèrent des résultats analogues. Et que ne nous promettent pas, pour un temps plus ou moins prochain, celles de l’Afrique méridionale, dont on dit merveilles ? Hier encore, une nouvelle réserve aurifère était signalée, l’île de Bornéo, où le précieux métal abonde à la fois « au fond des cours d’eau et dans les flancs des montagnes ».

Même instabilité pour l’argent, dont la production excessive, aux Etats-Unis, au Mexique et ailleurs, a provoqué en sens inverse une crise si grave que, dans presque toutes les contrées d’Europe et jusqu’aux Indes anglaises, il a fallu suspendre la frappe libre de la monnaie blanche.