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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/159

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reflets et par des rehauts qu’il accroche les luisans, avec une précision singulière, toujours au bon endroit. Presque tous ses tons sont rabattus de blanc, et c’est le blanc qui, en servant le plus souvent de base à ses mélanges, lui donne ces gris fins, argentés, si nuancés, si savoureux. Il conserve, au contraire, à ses noirs toute leur plénitude, sans jamais les rendre lourds ni opaques.

Tout ce travail est chez lui très facile, mené avec un entrain et une liberté qui marquent son constant plaisir de peindre, sans que sa verve aille jamais jusqu’à la virtuosité. Rien donc de mystérieux dans cette touche qui reste inimitable, mais pour chaque coup de pinceau, l’intelligence toujours présente et le charme d’une science impeccable unie à une sincérité absolue. Partout cet air de spontanéité qui ajoute encore au prix des œuvres parfaites. Si jamais la formule du moindre effort apparent pour le plus grand effet a été de mise, c’est avec lui. Mais tout cela, à vrai dire, ne peut guère se raconter, et quiconque a tenu le pinceau reste, en sa présence, aussi pénétré d’admiration qu’impuissant à donner de cette admiration des raisons qui le satisfassent, tant ces œuvres prêtent peu à la littérature, tant les moyens employés y sont exclusivement ceux d’un peintre. Et avec cette habileté consommée qui vous tient sous le charme, la modestie de l’exécutant est telle qu’il ne semble pas se douter lui-même de-son excellence et qu’il n’en fait jamais parade. Copié ou plutôt interprété par lui, l’objet le plus vulgaire et le plus prosaïque prend un aspect imprévu, comme si en dégageant l’esprit même des choses, il les créait à nouveau. Bien qu’il possède à fond son métier, son talent, tout séduisant qu’il soit, ne laisse que mieux paraître sa vive intelligence qui transforme, anime et ennoblit ce peu de matière sur laquelle elle s’exerce.

Velazquez a de bonne heure aimé la nature, et jusqu’à la fin il a conservé et développé en lui le sentiment toujours plus vif de ses beautés. Il ne s’est jamais lassé de la consulter, de progresser par son étude. Aussi ne rencontrez-vous pas chez lui ces procédés de pratique, ces formes habituelles, ces harmonies apprises dans lesquelles les autres retombent si souvent. Chacune de ses productions est pour lui une occasion de se renouveler, de montrer des faces inédites de son génie. Les obstacles incessans apportés à l’exercice de son art par les obligations de sa charge ne lui ont pas permis de se blaser. C’était comme un assaisonnement de plus à son plaisir de peindre, et il semble que sa passion pour son art soit restée d’autant plus vivace qu’elle a été plus contrariée.

Fixé de bonne heure sur sa voie, il y a toujours persévéré. Il serait sans doute téméraire d’affirmer qu’il n’a subi jamais aucune influence ; du moins la trace d’aucune n’est visible chez lui.