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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/12

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classes ainsi désignées, l’une n’avait pu voir sans regret la liberté de la navigation et du trafic rendue au commerce français, au moment où des croisières, partout serrées, allaient réussir à le bannir de toutes les mers ; l’autre ne pouvait se consoler d’avoir dû renoncer à des acquisitions déjà considérables qui en frasaient espérer de plus désirables encore. Le principe de restitution réciproque qui était la base du traité ne les touchait que médiocrement. Peu importait à des négocians et à des colons anglais que l’Autriche fût rentrée en possession des Pays-Bas, du moment où il avait fallu, en échange, débloquer les ports de Nantes et de Bordeaux et rendre, avec Louisbourg et le cap Breton, la clef de la porte du Canada qu’on croyait déjà ouverte. Tous les sacrifices leur semblaient avoir été faits à leurs dépens : et loin que la perspective d’une nouvelle lutte leur causât aucune répugnance, rien ne leur semblait plus à souhaiter que de voir reprendre, sur l’Océan, ce tête-à-tête clos deux marines dont le résultat avait été si glorieux pour le pavillon britannique et si triste pour le nôtre.

Une paix reçue de si mauvaise grâce par une partie notable et influente de ceux qui avaient à en subir et à en exécuter les conditions devait, comme on l’a vu, même en Europe, être assez imparfaitement observée et demeurer toujours précaire. Mais la difficulté de la faire respecter, — je dirais volontiers, de la faire prendre au sérieux, — était grande surtout dans les régions lointaines où des établissemens fondés par la France et par l’Angleterre étaient placés côte à côte, sur les mêmes plages. Là c’était l’application même du traité qui faisait naître des contestations de toute sorte. C’était chaque jour une occasion nouvelle de querelles entre voisins qui, venant de se battre et regrettant de ne pas continuer, étaient si peu d’humeur à s’entendre. De là des conflits aussi fréquens que si aucun traité n’était intervenu et, par suite, le spectacle singulier de soldats français et anglais en venant aux mains dans l’ancien et dans le nouveau Monde, pendant qu’à Londres et à Paris les ambassadeurs des deux cours vivaient dans une apparente cordialité.

Cet état étrange qui n’était ni la paix ni la guerre, ou plutôt la guerre continuée en pleine paix, se présentait sous des aspects différens, suivant la nature, différente aussi, des positions que les deux nations avaient prises à ces points opposés du globe. Dans le vieux continent asiatique, sur la rive orientale de la mer des Indes, le contact entre elles n’était pas direct, les deux gouvernemens ayant remis le soin de leurs intérêts à des compagnies privilégiées, dont la destination primitive était d’ouvrir des comptoirs de commerce, non de fonder des colonies au sens propre du mot. Ces sociétés