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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/101

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l’influence de la marée, ne s’arrêtait qu’à la terrasse du jardin au-dessous de moi, battant d’un côté le quai en demi-cercle que bordent des pignons rouges, étroits, élancés, et de l’autre, un des ponts de Cambridge. En face, par-delà le grand pont jeté hardiment entre les deux villes sœurs qui sont en incessante communication, des collines boisées se découpaient dans l’air d’une pureté cristalline. Les usines, les magasins bâtis à ma droite sur pilotis, faisaient figure de monumens avec leurs tours carrées, leurs massives silhouettes. Les poteaux télégraphiques dont les ombres tremblantes se reflétaient dans l’eau, — mer, fleuve, grand canal ou lagune, — semblaient attendre qu’on y attachât des gondoles. J’aurais pu me croire à Venise, et le calme même des lieux achevait l’illusion. Mais les levers du soleil sur la rivière Charles ne sont rien encore, comparés aux couchans. Je me rappelle, l’hiver, certains dégels opalins, le ciel devenu vers quatre heures d’un rouge vif, puis s’éclaircissant peu à peu et passant par toutes les teintes de l’orange et du jaune verdâtre, jusqu’au bleu le plus franc : eau alourdie et comme somnolente servait de miroir à cette magie. Encore gelée près du bord, elle berçait ses bancs de glace à la clarté des premiers réverbères. Je me rappelle aussi, par des froids implacables, les tons d’aurore boréale du ciel et de l’eau, maisons, bateaux, arbres dépouillés, ressortant sur cet incarnat en un relief noir dont les moindres détails s’accusaient si fermement ; puis l’incendie, devenu fumeux, s’éteignait peu à peu, ne laissant que des cendres, après la disparition d’un gros globe rouge sans rayons, étrange soleil du nord. Dans ce gris mourant s’effaçait la ligne onduleuse des collines. Et le crépuscule une fois tombé, la Charles River ressemblait à un lac d’acier frémissant, où se prolongeaient les lignes de feu allumées sur les quais et sur l’immense pont ; à chaque passage d’un car, invisible dans la nuit, les étincelles jaillissantes embrasaient à la fois toutes les fenêtres des grands bâtimens de la rive de Cambridge qui, par l’effet de cette intermittente illumination prenaient plus que jamais, tout vulgaires qu’ils pussent être en réalité, figure de palais féeriques.

Le climat si variable, avec ses sautes brusques d’un excès à l’autre, explique l’infinie variété du ciel, si différent de celui de France, et encore plus du ciel anglais. J’ai fait le guet, jour et nuit, à cette fenêtre ouverte sur un spectacle changeant et toujours magnifique, sauf quand soufflait quelqu’une de ces interminables tempêtes de neige, dont nous ne pouvons pas nous faire une idée en Europe. Que dire des clairs de lune qui tout à coup les suivaient, moirant par places la rivière à demi gelée où