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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/922

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avivée par la musique, la sensation du fameux bella matribus detestata.

Mais la sensation, ou le sentiment de la guerre, une autre scène, avec plus d’originalité, le donne encore plus délicat et plus profond : c’est la scène de la sentinelle, au commencement du troisième acte. Ce qu’il n’a pu rendre par la force (témoin l’inutile fracas, dans le premier entr’acte, des tambours, clairons, fifres et autres instrumens belliqueux), le musicien, aidé du librettiste, qu’on peut appeler ici le poète, l’a rendu par la simplicité, la mélancolie et la douceur. On sait que les tableaux guerriers en musique, j’entends en musique de théâtre, sont le plus souvent écourtés et vulgaires : pendant que l’orchestre fait du bruit, choristes et figurans font des gestes ; les uns de menace (les vainqueurs), les autres (les vaincus) de terreur et de prière. Au nombre de ces derniers on remarque d’ordinaire une femme défendant ses enfans et un évêque traîné au supplice (voir notamment le massacre au troisième acte du Prophète, et toutes les scènes de carnage dans tous les opéras). L’effet alors n’est qu’extérieur et grossier. Au contraire il est pénétrant ici, où l’accord de la poésie, de la musique, de la décoration et de la mise en scène nous donne une impression non encore éprouvée, nous montre l’invasion, douloureuse non seulement à l’envahi, mais à l’envahisseur même, et la guerre incomprise et déplorée par un pauvre petit soldat qui monte la garde et chante tristement sur des ruines.

Rien de commun, encore moins de brutal, rien que de sobre et de fin dans cet épisode. L’entr’acte symphonique qui le précède ne fait que répéter le prélude même de l’œuvre, auquel est donnée pour épigraphe, dans la partition, cette phrase de la nouvelle originale : « Jamais une paix plus large n’était descendue sur un coin plus heureux de nature. »

L’épigraphe est juste, et le large motif du prélude, le motif de la terre de France, exprime véritablement le bonheur et la paix. Il l’exprimait surtout au seuil de l’ouvrage, entonné par l’orchestre en toute sécurité, dans toute sa plénitude sonore. Or voyez quelles ressources possède la musique pour rendre d’une manière qui n’est qu’à elle les choses de l’ordre général, les choses de la pensée et du sentiment. Cette fois encore le rideau va se lever sur la terre de France, hélas ! non plus paisible, heureuse, mais vaincue et humiliée. Qui donc en redira le chant ? Non plus, de ses puissans archets, le quatuor à cordes ; mais le hautbois, de ses grêles soupirs, le hautbois à la fois pastoral et douloureux, et du fragile instrument s’exhalera la double détresse de la nature et de la patrie. Rien que ce changement de timbre annoncera des changemens plus profonds, et quand apparaîtra la campagne silencieuse, gardée par le soldat ennemi, on écoutera pour ainsi dire en arrière, et ce qu’on vient d’entendre achèvera, après l’avoir préparée, l’impression de ce qu’on voit.