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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/912

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Washington, on la pressa de pourvoir à sa propre sûreté. Mais elle ne pouvait se décider à quitter la maison avant le retour du président. La veille elle avait commencé une lettre adressée à sa sœur Anna :

« Mardi, 23 août 1814… Mon mari m’a quittée hier matin pour joindre le général Winder… J’ai reçu de lui, depuis, deux dépêches au crayon. La dernière est alarmante. Il désire que je me tienne prête à fuir à tout moment, et mande que l’ennemi est plus fort qu’on ne l’avait cru d’abord, et qu’il pourrait arriver jusqu’à la ville. Je me tiens donc prête. J’ai entassé dans des malles les papiers publics, et tout est dans la voiture ; quant à nos biens personnels, il faut en faire le sacrifice, car il est impossible de trouver des moyens de les transporter. Je suis décidée d’ailleurs à ne partir que lorsque je verrai M. Madison sauf ; je veux qu’il m’accompagne, car il y a beaucoup d’hostilité contre lui. Je sens autour de nous la désaffection. Tous nos amis sont partis, même le colonel qui, avec cent hommes, avait la garde de la maison. »

Elle ajoute que le nègre John, un de ses plus fidèles serviteurs, voulait enclouer un canon mis en position devant la porte, et, établir une traînée de poudre jusque dans l’édifice pour faire sauter les Anglais s’ils osaient entrer, et qu’il n’avait pas bien compris pourquoi on lui interdisait cette folie.

Le lendemain 24, la lettre est reprise :

« 24 août, 3 heures… Le croiriez-vous, nous avons eu une escarmouche, à Bladensburg… Deux messagers sont arrivés couverts de poussière, pour me dire de partir. Mais je veux attendre M. Madison. M. Carroll, notre ami, vient de venir pour hâter mon départ. Il est de fort mauvaise humeur parce que j’insiste pour enlever le grand portrait du général Washington. On ne pouvait arriver à détacher le cadre du mur ; j’ai donné l’ordre de le briser à coups de hachette ; c’est fait, et la précieuse toile est confiée à deux gentlemen de New-York. Et maintenant, chère sœur, il faut que je quitte la maison, ou bien j’y serai bloquée par nos soldats en retraite, dont est pleine la route que je dois prendre. Quand vous écrirai-je ? et où serai-je demain ? »

Mrs Madison venait de franchir le seuil de la Maison-Blanche, lorsqu’elle aperçut le président qui accourait à sa recherche. Elle l’accompagna jusqu’à la rive virginienne, puis, sur ses instances, consentit à aller prendre quelque repos dans une maison amie, à deux milles de Georgetown. Elle y passa la nuit, à la fenêtre, contemplant l’incendie que les Anglais allumaient dans Washington.