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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/859

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exactes se mariait à des rimes boiteuses, mais l’émotion était grande. Dans l’état d’âme où se trouvaient les spectateurs d’alors, rien n’eût pu arrêter leur émotion, ni les méchans vers, ni les « engins » ridicules ; la cause de l’émotion était le sujet de la scène et non la manière de la représenter. Tout le passé de l’humanité était en jeu, et son avenir éternel. Aussi les acteurs étaient-ils parfois interrompus par les exclamations et les mouvemens passionnés de la foule. A un drame représenté à la Comédie-Française, il y a peu de temps, un spectateur a surpris ses voisins en s’écriant : « Mais signe donc ! Est-elle bête !… » Dans le plein air de la place publique, à une époque où les mœurs étaient moins polies, bien des interjections de ce genre coupaient la représentation. Bien des apostrophes injurieuses ont dû être adressées à Eve écoutant le serpent. Et le serpent parlait (dans le drame d’Adam) un langage facile à comprendre, le langage de la vie quotidienne :

DIABOLUS.
Je vis Adam, mais trop est fol.
EVA.
Un peu est dur…
DIABOLUS.
Il est plus dur que n’est un fer.

Mais toi, Eve, tu es un être supérieur, délicat, ravissant à voir :

Tu es faiblette et tendre chose,
Tu es plus fraîche que n’est rose,
Tu es plus blanche que cristal,
Que nief (neige) qui choit sur glace en val…
Pour ce fait bon se traire à toi ;
Parler te veux…

Et pour ces complimens, pour cette folie, pensait la foule, pour cette faute de notre mère commune, nous souffrons et nous peinons, nous faisons carême, nous sommes lentes, nous sommes faibles, et s’ouvre sous nos pas cette gueule horrible de l’enfer qui peut-être un jour nous engloutira tous. Eve, détourne-toi du serpent !

Plus grande encore était l’émotion causée par le drame de la Passion, le drame du rachat, dont tous les détails étaient familiers ; et l’indignation était si forte que les bourreaux n’échappaient pas toujours aux mauvais coups.

Le moyen âge est l’âge des contrastes ; il ignore la mesure. On