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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/843

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et poses qui les faisaient ressembler « à des acteurs » : si bien que nous sommes ainsi renseignés par lui à la fois sur les uns et sur les autres. Ou rencontre dans les églises, dit-il, des chanteurs qui, les joues gonflées, font entendre des bruits de tonnerre, puis murmurent, susurrent, laissent expirer leur voix, gardent la bouche ouverte, et se nattent d’imiter ainsi l’agonie ou l’extase des martyrs. Par momens on croirait entendre des hennissemens de chevaux ; puis ils transforment leurs voix de telle manière qu’on dirait des voix de femmes. Avec cela « tout leur corps se trémousse en gestes d’histrions » ; leurs lèvres, leurs épaules, leurs mains prennent des expressions ou des poses adaptées aux paroles. Le vulgaire rempli de stupeur et d’admiration, à la vue de ces gesticulations désordonnées, finit par éclater de rire ; « il semble qu’il soit au théâtre et non pas à l’église, et qu’il ait seulement à regarder, non à prier » (non ad oratorium sed ad theatrum, nec ad orandum, sed ad spectandum).

La transition de ces amusemens à de petits drames qui n’étaient que des contes dialogues (interludes) fut imperceptible et facile. Ainsi qu’on pouvait s’y attendre il n’en reste guère d’échantillons ; on en possède toutefois, pour l’Angleterre, un qui est du temps d’Edouard Ier et montre qu’alors cette transition était accomplie. C’est précisément une adaptation à la scène d’un des récits que les conteurs se plaisaient le plus à débiter, l’histoire de la Chienne qui pleure. Les jongleurs avaient pu, le plus facilement du monde, transformer en drames ce conte qui était populaire en Angleterre, comme en France. Beaucoup d’autres histoires furent de même changées en dialogues ; ces pièces ne nous sont pas parvenues, mais nous en savons l’existence : un Anglais du XIVe siècle appelle les représentations qu’on en faisait : pleyjinge of japis, par opposition aux représentations de drames religieux.

La licence des amuseurs publics étant déjà suffisamment condamnée par la loi religieuse, les conciles ne s’abaissent d’ordinaire jusqu’à eux que lorsqu’ils se permettent, comme c’était fréquemment le cas, de venir pratiquer leurs facéties dans des lieux consacrés : cimetières, cloîtres, églises. Le choix de lieux pareils peut sembler prodigieux, mais le fait est certain, et, d’ailleurs s’explique. Aux instincts indisciplinés d’hommes encore en partie barbares, la loi religieuse opposait des prescriptions rigoureuses sur lesquelles nulle discussion n’était permise. A un excès d’indiscipline il fallait opposer un excès de rigueur ; il fallait bâtir des contreforts d’une résistance égale au poids du mur. Mais, de temps en temps, une tissure se produisait et les passions comprimées se déchaînaient avec furie. Echappés à la discipline, les hommes