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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/802

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nécessairement dicté par la passion politique. Un prélat fougueux n’a-t-il pas naguère défendu l’expédition du Tonkin ? N’a-t-il pas donné cet exemple de vertu civique, de soutenir comme Français le gouvernement qu’il détestait comme prêtre ? Qu’un ministre des Affaires étrangères soit seulement responsable de ses actes, qu’il ne subisse pas tous les remous de la politique intérieure, alors il aura le temps de penser aux intérêts permanens de la France, et l’Europe trouvera à qui parler. On veut que le gouvernement reflète la Chambre, comme celle-ci reflète l’opinion publique ? Il y aurait beaucoup à dire sur l’omnipotence des assemblées. Mais enfin, si vous admettez le système, appliquez-le sincèrement. Si le gouvernement doit être l’image exacte du pays, qu’il soit comme lui plus solide, plus décidé, plus ferme sur les affaires du dehors que sur celles du dedans. Que l’homme qui peut engager la signature de la France soit le représentant de la nation tout entière et non celui d’un parti.

Mesurons maintenant le chemin parcouru. Le trait fondamental qui distingue l’Europe nouvelle de l’ancienne, c’est le développement des nations. Elles couvrent aujourd’hui le sol de l’Europe, depuis le cap Nord jusqu’au cap Matapan et des bouches de la Tamise à celles du Danube. C’est tout au plus si une petite bande de terre, des deux côtés du Balkan, reste encore vierge de graine nationale. Partout ailleurs, les nations se poussent, se pressent, s’étendent, se bousculent, s’appellent, s’injurient, se glorifient ou se lamentent. Car elles ne sont pas toutes satisfaites, il s’en faut, et plus d’une étouffe dans les frontières que la politique lui impose. Elles sont aussi fort inégalement favorisées de la nature. Il y a, entre elles, les mêmes différences de taille, de richesse, de savoir, de culture qu’on remarque entre les individus. Mais elles existent, et c’est le grand point. Les plus malheureuses peuvent dire : Je souffre, donc je suis ; et toutes, elles respirent l’amour de l’indépendance.

Ainsi les vieux cadres de l’Europe, craquent ou s’élargissent sous une immense poussée. On pourrait se croire revenu aux libertés tumultueuses de la Renaissance, s’il ne se mêlait à la maturité des peuples modernes ces pressentimens inquiets et ces graves pensées qui, tour à tour, éclairent ou assombrissent le soir de la vie des hommes. Notre patriotisme dépasse les murs de la cité. L’effort continuel qu’il fait pour étreindre une patrie dont les lignes, visibles seulement sur la carte, se dérobent à travers l’espace et le temps, lui imprime quelque chose de tendu,