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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/796

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journaliste. Je vois le fond de vos cœurs : les ennemis de nos ennemis sont nos amis. — Allez à tous les diables ! reprend le peuple impatienté. Chacun pour soi et Dieu pour tous ! »

Il n’est pas question de contester les immenses bienfaits de la presse dans un pays libre ; mais si elle est un porte-voix indispensable, elle grossit l’erreur aussi bien que la vérité. Ce n’est donc pas elle qui empêchera l’opinion publique de s’égarer. Songez en effet que cette puissance d’opinion est jeune, incertaine et diffuse ; que pendant des siècles elle a été tenue à l’écart des affaires publiques ; qu’une légion d’officieux lui hurlent aux oreilles des avis discordans ; qu’elle doit se décider au milieu de ce tumulte et trouver sa route dans ce dédale où tant d’hommes d’Etat se sont perdus. La rapidité de l’information ne fait que l’embrouiller davantage. Pour juger à quel degré elle est impressionnable, qu’on entre à la Bourse : là les dépêches se succèdent, non pas d’heure en heure, mais de minute en minute. Ceux qui les reçoivent ne sont pas les premiers venus. Ils ont au moins la triture des affaires. Enfin il ne s’agit pas d’un assaut électoral où l’on peut impunément défigurer la vérité : chacun a le plus grand intérêt à la connaître, puisqu’il risque son argent, que la plupart des hommes prisent plus que leur réputation. Est-il cependant un milieu plus faux pour juger les événemens d’une certaine portée ? une foule plus crédule ? une telle cohue de badauds pour accueillir et colporter les bruits les plus invraisemblables ? Tel monarque a porté un toast : la Bourse baisse. Tel autre qui devait voyager reste chez lui : la Bourse monte. Deux gendarmes ont franchi la frontière : une panique se déclare. A quand la guerre ? a-t-on donné l’ordre de mobiliser ? Quoi ! ne savez-vous pas que tous les officiers allemands ont déjà leur feuille de route ? Un tel, qui arrive de Berlin, a rencontré un convoi de troupes. Tel négociant, qui est dans la landwehr, attend son ordre de départ, etc. Le télégraphe joue, le téléphone grince, jusqu’à ce que la clôture suspende subitement cet accès de fièvre intermittente. Et l’opinion publique abasourdie rentre chez elle, ne sachant plus que croire ni auquel entendre.

Deux causes contribuent à la redresser : d’abord, la liberté même. Le bruit neutralise le bruit. L’énormité du boniment lui ôte toute créance. On prend le parti de traverser ce champ de foire et d’aller à ses affaires, sans tourner la tête pour chaque hercule qui bat la grosse caisse devant sa baraque. Je me souviens encore des ravages que faisait un simple pamphlet sous l’Empire. On le dégustait en cachette. S’attaquer aux puissans du jour, quelle audace ! Aujourd’hui, cinquante journaux plus