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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/696

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de grandes fautes, que tout va mieux depuis que Guillaume II a secoué cette incommode et lourde tutelle.

M. Geffcken est un publiciste d’un esprit grave, solide, réfléchi, et on trouve toujours à s’instruire en lisant ses livres et ses brochures. Cet ancien diplomate a conservé les qualités de son premier métier, la curiosité de voir, d’entendre et l’art de s’informer. Personne n’est plus désireux que lui de scruter les dessous des événemens, d’entrer dans la confidence des ambassadeurs et des ministres, et nous lui devons plus d’une révélation piquante. D’ordinaire il a le ton doctoral et posé, il affecte l’air et l’attitude d’un juge froid et impartial. Il ne faut pas s’y fier. Ce sage est au fond très passionné, aussi vif dans ses haines que dans ses affections : ce qui lui manque, c’est une certaine générosité d’esprit et cette sorte d’imagination qui est nécessaire pour bien comprendre les choses humaines, dans lesquelles l’imagination joue un plus grand rôle qu’il ne le croit. Il explique tout par des calculs, par des desseins réfléchis ; il pense (pie l’histoire se fait toujours dans les chancelleries. Quoi qu’il en dise, elle se fait souvent ailleurs, et ce sont quelquefois les peuples qui dictent leurs instructions et leur conduite aux diplomates.

Ce défaut est fort sensible dans la brochure qu’il vient de publier sous ce titre : La France, la Russie et la Triple Alliance [1]. Il n’a pas pu ou n’a pas voulu comprendre qu’un instinct irrésistible nous porte à nous rapprocher de la Russie. A la vérité, il nous traite mieux que ne le font d’habitude les journalistes allemands ; il ne nous représente point comme un peuple de brouillons, comme les incorrigibles perturbateurs de la paix et de l’ordre européen. Il déclare que « la plupart des Français expriment privatim, entre quatre yeux, des idées fort raisonnables, que l’immense majorité de la nation désire la paix, mais que, dans la presse comme dans le parlement, l’opinion publique se laisse terroriser par une poignée de chauvins, si bien que personne n’ose élever la voix contre une alliance avec la Russie. » Il avait composé sa brochure avant la visites de l’escadre russe à Toulon : peut-être eût-il bien fait de la revoir, d’y faire quelques retouches, quelques ratures ; mais c’est une peint ? qu’il a mieux aimé s’épargner. S’il avait assisté aux fêtes franco-russes, il ne représenterait plus la France comme un pays terrorisé par une poignée de chauvins. Il aurait vu une nation qui, tout entière, de Dunkerque à.Marseille, était animée du même sentiment, obéissait à la même impulsion, témoignait d’ardentes sympathies à ses amis, sans proférer aucune parole malsonnante contre personne, et célébrait avec ivresse ; un événement qui lui semblait une garantie pour son avenir. Un homme d’esprit

  1. Frankreich, Russland und der Dreibund, Geschichtliche Rückblicke für die Gegenwart, von H. Heinrich Geffcken, Berlin, 893.