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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/313

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témoigne, au milieu des races et des religions qui passent, la force des principes absolus et le mystère de l’Éternité.

Mais la voix triste et grêle du muezzin tombe du haut du frêle minaret en trilles cadencés. Elle s’égrène en notes légères comme la plainte fatiguée du jour. Et de mosquées en mosquées, de minarets en minarets, d’autres voix semblables lui répondent, presque imperceptibles, noyées dans l’immensité de l’atmosphère chaude et lucide : lâ ilâha ill' Allâh !… En ce moment, des milliers de musulmans se prosternent dans la prière fervente. Instinctivement mon regard s’est levé vers la pointe du minaret effilé comme une lance, où, droit au-dessus de ma tête, le muezzin invisible derrière sa balustrade fait le tour du balcon et jette son appel aux quatre points cardinaux. Dans ce regard plongé au zénith, quel éblouissement de couleur et de lumière ! La mosquée entièrement couverte d’albâtre a pris une teinte de jaune ardent. L’azur auquel ce ton communique sa vibration en devient tellement intense qu’il atteint l’indigo foncé. La blancheur latente de la lumière perle de ce bleu profond comme le duvet nacré sur les pétales de l’iris.

Mais voici l’adieu de la lumière ! Le soleil a touché l’horizon, et déjà le désert engloutit la moitié de son globe rouge. Maintenant tout s’empourpre, tout s’embrase, tout vibre. Saturés de rayons, coupoles et minarets semblent transparens et reluisent comme des coupes remplies d’un vin de feu. De son dernier regard Ammon-Râ enveloppe les trois régions. Il jette sa poussière d’or sur la ville assombrie, sur la bande verte du Nil et sur le désert fauve, il les baigne de flammes orangées. Il donne à chaque chose, à chaque ton sa plus haute valeur ; il pousse le brun, le vert sombre et le roux à leur dernier degré de force, mais en même temps il les fond et les apaise par mille nuances dans une synthèse lumineuse, comme s’il n’y avait ni contradictions, ni luttes, ni déchiremens entre les mondes divers, et comme si une suprême harmonie reliait entre elles les roches et les flores, les faunes et les races émanées de son foyer incandescent.


Édouard Schuré.