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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/307

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la ville à l’extrémité du boulevard Méhémet-Ali, on dirait un château féodal, quelque monstrueuse prison du moyen âge. Mais bientôt sa frise fouillée en petites niches, son dôme en pointe et ses deux minarets annoncent la demeure consacrée à Allah. Le minaret de droite, le plus haut du Caire, est une énorme tour octogone, à trois balcons, de structure sobre et puissante. Couronné d’une petite coupole comme d’un turban, il ressemble à un gigantesque muezzin qui veille jour et nuit sur la maison de prière et sur la ville. Tout dans cette mosquée est prodigieux et colossal. L’unique porte d’entrée s’élève à soixante pieds et atteint presque la frise de la muraille. On croirait que le porche, effrayé par l’approche du souverain, s’est haussé d’un seul coup en nef de cathédrale, se couvrant d’arabesques et laissant retomber en baldaquin les stalactites innombrables de sa voussure, — pour laisser passer la majesté du sultan suivi de tout le peuple des croyans. Traversons le vestibule, où Hassan rendait la justice du haut de son divan, puis un long corridor. Nous voici dans la cour intérieure, au rendez- vous de la prière, au cœur de la mosquée. Rien de plus simple et de plus grand. Une vaste cour carrée à hautes murailles, à ciel ouvert. Sur chacun de ses côtés, une grande arche à double courbure ouvre sur une salle cintrée. Celle du sud-est, orientée vers la Mecque, a vingt et un mètres d’ouverture et forme le sanctuaire. Au fond, la niche à prières (mirhab) en marbres de diverses couleurs ; de côté, la chaire à prêcher (member). Une inscription en caractères koufiques court sur la frise, au milieu d’arabesques légères. Un lustre en bronze ciselé, une foule de lanternes de verre coloré, qui ne s’allument qu’aux grandes fêtes, pendent de la voûte et planent comme des génies immobiles ou des âmes ardentes sur les fidèles prosternés. Mais il faut revenir dans la cour pour résumer l’ensemble de cette impression, qui est celle de la magnificence dans la force et dans la sobriété. Au centre s’élève la fontaine des ablutions, à huit colonnettes supportant une large coupole. Cette sphère, dont le bas est engagé dans la toiture et le couronnement octogonal de la fontaine, mesure huit mètres de diamètre. Elle est peinte en bleu et représente le monde ; un pignon la surmonte avec un croissant. Cette fontaine bizarre ajoute à la majesté de l’édifice. Elle élargit la cour et halluciné le regard. Ne dirait-on pas le globe terrestre descendu avec son satellite dans le temple d’Allah pour faire lui aussi sa prière ?

Cette cour nous fait comprendre le principe et le sens du sanctuaire. Ce principe est la tente, et ce sens, la prière au Dieu unique, avec le rassemblement autour du chef, patriarche ou pro phète, clieik, sultan ou khalife. La tente mobile est la demeure