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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/306

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Dieu ne plaise, s’écria Amrou, qu’un musulman refuse sa protection à aucun être vivant, créature du Dieu très haut, qui se sera placé avec sécurité sous l’ombre de son hospitalité ! Qu’on respecte ces oiseaux devenus mes hôtes, et qu’on laisse ma tente sur pied jusqu’à mon retour d’Alexandrie ! » Alexandrie prise, Amrou lit bâtir le vieux Caire sur l’emplacement du camp. Une mosquée en forma le centre, et la ville nouvelle s’appela Fostat, c’est-à-dire : la Tente. Dans cette vaste cour carrée, qui ressemble à un cloître en ruines, on peut voir le modèle de la mosquée primitive et classique. Elle ne compte pas moins de deux cents colonnes de porphyre ou de granit, toutes prises aux ruines d’Alexandrie ou de Memphis. Cet édifice n’est pas autre chose qu’un énorme khan ou caravansérail, sous les arcades duquel pouvait camper tout un peuple. Il faudrait montrer le conquérant-fondateur Amrou entrant solennellement dans cet asile, vêtu de blanc et monté sur son cheval blanc du désert, suivi des quatre-vingts ansar ou compagnons du Prophète, descendant près de la fontaine des ablutions pour faire ses prières, puis montant sur une chaire en bois, lisant le Coran, rendant des décrets, et traitant avec le patriarche cophte Ben-Yamin auquel il accorda asile dans sa cité. — Il faudrait visiter ensuite El-Azhar, la première et la plus grande des universités musulmanes, véritable métropole de l’Islam, où les étudians affluent des extrémités de l’Afrique et de l’Asie. Autour de ses innombrables colonnes, on verrait des étudians de tous les âges accroupis sur des nattes, lisant, remémorant et récitant de leur voix nasillarde avec une incroyable volubilité et un singulier bercement de tête des chapitres entiers du Koran, et cela en trente-deux langues diverses, correspondant aux trente-deux nationalités conquises par l’Islam [1]. — On n’oublierait pas la majestueuse mosquée du sultan Kalaoun, curieuse surtout par l’hôpital grandiose qui s’y rattache. On y verrait un labyrinthe de salles immenses réservées aux malades, aux convalescens, aux aliénés, ayant chacune son bassin et son ruisseau d’eau vive. Cet hôpital à hautes colonnes, à vastes portiques, beau comme un palais et noble comme un sanctuaire, donnerait une idée magnifique de la manière dont l’Islam a conçu et pratiqué la charité dès le xiiie siècle.

Mais il est une mosquée qui résume en quelque sorte l’esprit de toutes les autres et condense en une image architecturale tout le génie de l’Islam : c’est la mosquée de Sultan Hassan. Quand on aperçoit de loin son massif sombre et carré qui domine

  1. Voir sur ce point le livre du duc d’Harcourt : l’Égypte et les Égyptiens, et le remarquable article de M. E. M. de Vogüé : Une Enquête sur l’Égypte, dans la Revue du 15 juillet 1893.