Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/284

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans la cabine. On ne voit plus que l’onde et le vaste horizon liquide. Aussi bien est-ce l’heure des sérieuses réflexions.

La lumière vient de l’Orient ! Cette parole enferme bien des sens. Il est certain que la marche générale de la race blanche, qui domine actuellement le globe, va en sens contraire, d’orient en occident. Depuis trois siècles, la civilisation, sautant l’Atlantique, a passé en Amérique. Mais l’Europe est toujours le cerveau de l’humanité. C’est dans ce cerveau fiévreux et névrosé que se livrent les grands combats de la conscience moderne, que s’élabore l’avenir. La situation est grave en cette fin de siècle. Le trouble de la pensée répond au malaise universel, et nous semblons à la veille sinon de grands cataclysmes, du moins de douloureuses transformations sociales et religieuses. Jamais cependant la solidarité morale et spirituelle de l’humanité n’a été aussi visible. La pensée ne fait pas seulement le tour du globe matériellement par le câble électrique : une sorte de vie commune s’est établie entre tous les peuples et tous les continens. Les flux et les reflux de la pensée vont d’Europe en Amérique et d’Amérique en Europe. C’est depuis que l’humanité blanche, dans sa marche en avant, a fait le tour du globe en découvrant le Nouveau Monde et en retrouvant l’Asie, sa vieille mère, de l’autre côté du Pacifique, qu’elle a pris une idée plus claire de sa mission, de son mouvement cyclique et de son unité. C’est aussi depuis ce moment que lui est venue la nostalgie de ses origines et qu’elle s’est écriée : Ex Oriente lux ! Si Shelley a donné à l’amante de son Prométhée délivré le nom d’Asia, ce ne fut point par jeu poétique, mais par divination. Sans le savoir, mais passionnément, nous cherchons en ce berceau de nos races, de nos sciences et de nos arts, de notre civilisation et de notre religion, la clef de nos destinées. Car bien définir l’origine d’une chose c’est en déterminer l’évolution et la fin.

Ce mouvement de récurrence de la pensée moderne est à la fois un instinct social et une aspiration religieuse. Consciemment ou inconsciemment l’un ne va guère sans l’autre. Socialement c’est un efl’ort de l’esprit vers l’unité organique de toute l’humanité planétaire. Religieusement cette invocation de l’Orient est un soupir de l’âme vers l’unité intellectuelle et spirituelle, correspondante et conditionnelle de l’harmonie sociale, vers la synthèse religieuse et philosophique, qui n’est possible qu’avec tous les élémens du passé et du présent.

Et voilà peut-être pourquoi le mot : Ex Oriente lux ! me revient au début de cette traversée qui doit me conduire en terre d’Égypte. Oh ! sans doute, depuis des siècles les sanctuaires d’Orient sont, les uns déserts, les autres muets. S’ils ont parlé