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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/214

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obtenu justement par les moyens appropriés. Il n’y a ni de manque ni d’excès, mais rien que justesse, harmonie, équilibre. C’est d’abord la proportion du cadre avec le sujet ; car cela a son importance, bien qu’on l’ignore généralement et que ce soit assez l’habitude de faire tenir une simple anecdote dans les dimensions d’un tableau d’histoire. Le milieu est nettement indiqué, afin que les personnages y viennent prendre leur place comme d’eux-mêmes et afin qu’ils y baignent dans leur lumière naturelle. Ceux-ci nous sont présentés de face, en quelques traits bien appuyés, ceux qui signifient et qui tiennent lieu de tous les autres. Dans l’individu physique l’être moral apparaît déjà : il achève de se dessiner et il se révèle entièrement à mesure que le personnage parle et qu’il agit. Maupassant possède à un degré éminent ce don du récit, qui est aussi bien un don de la race, celui qui consiste à faire se dérouler une aventure ou plaisante ou tragique et à la mener, en suivant l’ordre naturel des faits, vers un dénouement rapide. Et il se transforme avec une telle prestesse dans chacun de ses personnages, et il nous fait si bien entrer avec lui dans l’intimité de chacun d’eux, dans cette intimité grâce à laquelle rien ne semble plus indifférent, qu’en vérité nous arrivons à trouver de l’intérêt à l’aventure de Ce cochon de Morin et à l’histoire de la Bête à Maît’ Belhomme. Cela est conté d’ailleurs dans un style si clair, si sobre et surtout si simple, avec un tel bonheur d’expression venu non de l’imprévu des termes mais de leur justesse, qu’il semble bien qu’il n’y eût pas moyen d’en employer d’autres, et que ceux-ci n’ont pas été choisis entre plusieurs, mais qu’ils sont venus d’eux-mêmes, attendu qu’ils étaient les seuls. Ce style de Maupassant échappe presque à l’étude : il fera à jamais l’admiration de tous les curieux de bonne langue française et le désespoir de tous les chercheurs de curiosités grammaticales. On pourrait en dire autant de ses nouvelles elles-mêmes. Plus on en goûte profondément la valeur et moins on se sent capable d’en parler longuement. C’est Voltaire qui disait qu’on ne commente pas Racine, parce qu’il faudrait mettre au bas de toutes les pages : « Beau, admirable, sublime ! » ce dont au surplus les commentateurs ne se sont pas fait faute. Au bas de presque toutes les nouvelles de Maupassant il faudrait mettre : « Cela est la perfection elle-même. »

On a comparé Maupassant à La Fontaine : c’est un La Fontaine qui n’a pas la même légèreté de touche, pas la même insouciance non plus et qui n’a pas d’esprit. On l’a rapproché de Mérimée : c’est un Mérimée qui n’en a ni la distinction, ni le scepticisme détaché, ni les raffinemens de cruauté. Mais ce qui importe ce n’est pas qu’il ressemble de plus ou moins loin à celui-ci ou à cet autre, c’est qu’il est un génie dans la tradition. Il a des ancêtres dans