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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/202

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pant librement s’est exprimée par les fabliaux et chez un peuple qui range parmi les joyaux de sa littérature les Contes de La Fontaine et ceux de Voltaire. La gauloiserie à de certaines époques s’est faite raffinée et savante ; et elle est alors devenue ce qu’il y a sans doute, parmi les choses écrites, de plus répugnant et de plus odieux. Contre ce défaut, du moins, Maupassant a été toujours tenu en garde par la verdeur de son imagination. Dans son fond et au plus large sens du mot, il est un Gaulois. — C’est encore à la manière de nos aïeux qu’il se plaît à narrer des aventures plaisantes et des récits de bonnes farces qui ne prétendent qu’à provoquer le rire, un gros rire sonore et sans pensée. Et donc, dans ces histoires, des personnages défilent d’une laideur triviale, d’une difformité grotesque, d’un ridicule excentrique, et aussi de solides garçons aux reins prodigieusement exigeans, jetés à la poursuite de femmes dont les résistances, dans les rares cas où elles résistent, sont invariablement vaincues, mais dont la chute a lieu parfois sur un canapé et d’autres fois au revers d’un fossé, — car il est des distinctions sociales. Çà et là éclatent des récits tragiques, puisqu’on ne saurait oublier que l’homme est par nature un animal méchant, féroce en même temps que lubrique et doué de l’instinct de destruction. Quelques « études » s’y rencontrent aussi, qui toutes mettent en relief l’égoïsme foncier de l’homme, et tantôt son immoralité inconsciente, tantôt les perversions chez lui de l’idée morale. Et jamais de détente. Jamais une note de tendresse ou de pitié. Mais toujours la violence de l’observateur sans illusions, du moraliste ironique et dur.

Sans doute, ces traits jusqu’au bout resteront ceux de la physionomie de Maupassant. Pourtant on les verra dans la suite ou s’adoucir ou se compléter par quelques autres dont le voisinage donnera à l’ensemble moins de rudesse. La littérature de ces dix dernières années a été marquée par un attendrissement de l’âme humaine qui en a été aussi un élargissement. Nos écrivains ont compris que si, comme la science semble tendre à le démontrer, la nécessité est la loi de l’activité humaine, — non pas cette nécessité extérieure telle que la concevaient les anciens et qui appelait les luttes héroïques, mais une nécessité intérieure provenant des instincts de notre nature et des penchans hérités et féconde en défaites obscures, — il faut donc plaindre cette humanité pour des misères auxquelles il n’est pas en son pouvoir d’échapper. Le mépris est un déni de justice, et il ne sert de rien de haïr. Maupassant n’est pas demeuré étranger à ce mouvement : à mesure qu’il avançait, il s’y abandonnait davantage. Il ne se contente plus de se placer en dehors de ses personnages pour faire saillir leurs ridicules et leurs travers, pour éclairer les replis obscurs où se