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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/952

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« Nous ne sommes pas intéressés, disaient les ministres d’Alexandre II, au maintien d’un état de choses anormal. Il nous coûte assez de peine pour arranger les querelles constantes des deux grandes puissances allemandes. Si la marche des événemens amenait une transformation, si les grands États s’arrondissaient aux dépens des petits, si la puissance et la considération du gouvernement central augmentaient, nous n’aurions pas à nous y opposer… » Cependant les politiques du nord étaient forcés de convenir dès cette époque que, « si l’unité venait jamais à se réaliser, l’Allemagne perdrait son caractère inoffensif. » C’est en effet à l’unité allemande, à la force qu’elle a donnée à nos voisins et à l’abus que le prince de Bismarck a fait de cette force, que nous devons de voir aujourd’hui Paris pavoisé de drapeaux russes.

Un pareil événement n’est certes pas de nature à satisfaire ceux qui estimaient que l’Europe, après la signature de la triple alliance, était arrivée à ce qu’on appelait la « période photographique, » c’est-à-dire que la situation devait se résumer en ce mot : « ne bougeons plus. » Cette alliance germano-austro-italienne, que l’on pouvait considérer comme le triomphe du chancelier allemand en particulier et de l’art diplomatique en général, puisque l’on coalisait trois États pour en défendre un seul, — l’Autriche n’ayant rien à craindre de la France, et l’Italie n’ayant rien à craindre de personne, — cette alliance qui devait donner l’omnipotence à ceux qui en faisaient partie, non-seulement est annihilée dans ses effets, mais encore se trouve, comme on le verra plus tard, menacée dans son principe et susceptible de préjudicier même à ceux qui l’ont conçue et cimentée.

Du moment que la triple alliance n’est plus l’arbitre du continent, l’Italie fait un marché de dupe, puisqu’elle s’obérait jusqu’ici pour participer à cette souveraineté collective, que les trois contractans obtenaient par leur association. L’Autriche se trouve avoir plus à perdre qu’à gagner au maintien de l’état de choses ; car, si la Russie est l’alliée de la France, l’union de l’empire austro-hongrois avec l’empire d’Allemagne n’aurait d’autre résultat que d’exposer le premier à recevoir, pour l’amour de Berlin, les premiers coups de Saint-Pétersbourg. Comme les possessions de François-Joseph sont accessibles de tous les côtés aux contacts hostiles et vulnérables sur tous les points, que l’Autriche, assemblage de nationalités sans cohésion, ne se soutient que par des miracles d’équilibre, elle aurait beaucoup à perdre à une guerre malheureuse, tandis qu’elle trouverait de grands profits dans une intelligente neutralité.

L’Allemagne enfin, le jour où une alliance avec elle ne garantit plus, par la supériorité numérique des soldats, une victoire certaine, perd vis-à-vis de ses alliés beaucoup de son prestige ; perdant de son prestige, elle sera moins recherchée. Désormais, en cas de conflagration européenne, il n’y aurait pas seulement des lauriers faciles à cueillir, il y