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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/95

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Le soleil est déjà très bas lorsque nous commençons à gravir le Monte-Nero, un ancien cône d’éruption que le courant de lave de 1892 a enveloppé complètement. La pente, extrêmement raide, est couverte d’herbes folles. Nous attachons nos bêtes à l’abri, derrière une roche du sommet, et nous regardons encore. Les bouches d’éruption sont toutes voisines. Sur la pente de l’Etna, qui remonte à gauche, trois petits cratères, dont le dernier n’est pas éloigné de 200 mètres, fument, sifflent, lancent du sable et de menues pierres. Leurs bords sont tachetés de bavures de soufre. A leurs pieds, des jets de vapeur. L’activité du volcan est très diminuée, et le spectacle n’a rien d’effrayant, le jour du moins. Ce qui l’est plus, c’est de considérer, en face de soi, un second désert de laves pareil à celui qu’on vient de traverser, dont les limites se perdent dans les premières brumes de la nuit, très loin, et de se dire qu’une partie de ces laves est encore ardente et continue de couler. Laquelle ? Impossible de le deviner. L’étendue est uniformément de la même couleur noirâtre qu’avaient les larves refroidies de tout à l’heure. Nous descendons en hâte, précédés du guide, pour traverser, à pied, ces nouveaux sillons énormes, au-dessous desquels la pierre est peut-être molle de chaleur. Souvent nous devons faire des détours après avoir tâté avec la main la surface des amoncellemens. Autour de nous, la lumière décroît. Nous sommes en plein chaos, escaladant, descendant les talus sans chemin tracé. Tout à coup, j’aperçois, à trente pas en avant, un ruisseau de feu. Il est large, à ce qu’il me semble, comme une de nos petites rivières à une seule arche et sort d’une ouverture en demi-cercle au milieu du grand fleuve éteint. La lave, soulevée des profondeurs jusque-là, ressemble à une barre, à un sillon de terre incandescente, qui roule lentement sur lui-même et pousse le sillon précédent. De moment en moment, elle devient plus rouge. Je la suis du regard, qui descend la montagne, et je la perds de vue. Le ciel est encore pâle. Quand je ramène les yeux, que j’avais levés vers les premières étoiles, voilées de brume, tremblantes au-dessus des terres invisibles de Sicile, ce n’est plus seulement un ruisseau de lave rouge que j’ai devant moi, mais, à des distances devenues inappréciables dans la nuit, des milliers de points ou de lignes brisées, couvrant de mailles de feu toute la pente de l’Etna. L’éruption, qui a dû être effroyable, s’est faite fantastique et superbe. On dirait une illumination sans bruit et sans reflet, d’avenues et de carrefours non bâtis, ni peuplés : des lanternes couleur de pourpre pendues au travers de forêts. Assez proche de moi, une sorte de fontaine lumineuse s’est allumée. La lave doit monter dans l’intérieur d’une pierre levée qui semble très haute. Elle apparaît au