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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/948

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formulaires de médecine (d’avant Pierre le Grand) ; ensuite des livres d’histoire. Voici quelques-uns de ces livres d’histoire : Ivan le Héros, Ivan l’Imbécile, l’Histoire du tsarewitch Ivan, de l’Oiseau et du loup gris, Comment vivaient nos pères les Slaves, la Fin de Kouchoum, dernier tsar de la Sibérie, Ivan Mazeppa, hetman de la Petite-Russie, Kars, citadelle turque et sa prise par la vaillante armée russe. Viennent enfin, pour les lettrés, des biographies de Koutousof, de Souvorof, de Skobelef.Et l’on a omis dans cette liste les almanachs, les livres de chansons, ces Propos du roi Salomon qui sont la lecture quotidienne de tout paysan russe. Voilà ce que lit, aujourd’hui comme il y a deux cents ans, la masse du peuple en Russie. Voilà ce que lisent sur leurs bateaux de guerre, dans leurs heures de loisir, ces marins que nous allons si cordialement accueillir chez nous. Pourvu que les supplémens illustrés de nos journaux ne les dégoûtent pas de leurs petits livres, et notamment de ces Psautiers et de ces Évangiles où il y a plus de poésie et plus de vérité que dans les écrits mêmes du comte Tolstoï !


IV

Je ne veux point quitter les revues russes sans y prendre encore un document psychologique curieux. C’est une lettre d’amour d’Alexandre Ivanovitch Herzen, le célèbre révolutionnaire [1]. En 1836, Herzen se trouvait depuis deux ans relégué à Viatka ; c’est de là qu’il écrit, le 19 juin, à une jeune orpheline, Nathalie-Alexandrowna Z.., qui s’est follement éprise de lui, et qui lui écrit de son côté les lettres les plus passionnées, de véritables poèmes pleins d’exaltation sensuelle et de mystique piété.

« Mon ange, lui répond Herzen, enfin tu vas obtenir de moi un suprême aveu ! Il m’en coûtera de te l’écrire, il t’en coûtera de le lire. Tu y verras combien ton Alexandre est loin de cette perfection dont le revêt ton saint amour. Écoute, Natacha, et si tu en trouves le courage, ne m’abandonne pas ! Depuis décembre déjà, ma conscience ne me laisse plus de repos. Tu sais que, à mon arrivée ici, j’ai eu la pensée de me tuer. Seule ta main angélique m’a tiré de l’abîme. Or, en août dernier, Mme M… est arrivée à Viatka avec son mari, et s’est installée dans la maison où je demeurais. Tout le monde parlait d’elle comme d’une rare beauté, comme d’une femme supérieure, et qui ne daignait accorder d’attention à personne. — Elle m’en accordera donc à moi ! — me suis-je dit ; et je suis allé lui faire visite. Cette vaine et présomptueuse démarche fut remarquée de plusieurs ; tous m’encouragèrent à pousser plus loin. Et qu’ai-je trouvé, en regardant de plus près ! Une fleur funèbre, une créature qui n’avait rien d’idéal, ni de

  1. Routkaia Mysl (la Pensée russe), juillet 1893.