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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/946

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« En plaçant le salut dans la science, on ne fait qu’augmenter le malheur de l’homme : car on détourne ses yeux de ses maux véritables. En décorant du nom de science un amas de connaissances fortuites et incertaines, on ne cherche qu’à empêcher l’homme de voir le gouffre épouvantable qui chaque jour s’ouvre plus béant devant lui.

« Quoi, on voudrait que je consacrasse ma vie à l’étude de l’hérédité selon M. Lombroso, ou du liquide de Koch ; et, à deux jours de ma mort on m’apprendra que toutes ces vérités n’étaient que des sottises ! Je ne vis cependant qu’une fois !

« Un sage Chinois trop peu connu, Lao-tse, a enseigné que le bonheur suprême des individus et des peuples consistait dans la connaissance du tao (vertu), et que la connaissance du tao ne s’obtenait que par l’inaction. Toutes les misères des hommes, suivant lui, viennent de ce qu’ils font, et non point de ce qu’ils ne font pas. Les hommes cesseraient de souffrir s’ils cessaient d’agir.

« Et ce sage avait parfaitement raison. J’ai toujours été scandalisé de voir comment, dans les pays d’Occident, on considérait le travail comme une vertu. Que la fourmi s’enorgueillisse de son travail, soit ; mais l’homme !

« M. Zola dit que le travail rend l’homme doux et bon : j’ai toujours, quant à moi, constaté le contraire. La conscience du travail accompli rend durs, orgueilleux, cruels, les hommes tout aussi bien que les fourmis.

« Admettons que le travail ne soit pas un vice ; il ne saurait du moins être par lui-même une vertu. Il ne saurait être davantage une vertu que le fait de manger.

« Le travail n’est rien de plus qu’une sorte de nécessité physique et sociale de notre temps. Les veaux qui gambadent autour du poteau où ils sont attachés, et les hommes riches qui s’essoufflent à faire de la gymnastique ou à jouer au tennis ont tout juste autant de mérite les uns et les autres à travailler comme ils font.

« Et non-seulement le travail n’est pas une vertu : dans l’organisation actuelle de notre société, le travail est plutôt un anesthésique dans le genre du tabac ou de l’alcool, n’ayant d’autre but que de nous faire oublier la bestialité, l’infamie de notre vie. »

Ce n’est pas encore cet article, je le crains, qui empêchera M. Zola de considérer le comte Tolstoï comme un fou prêchant l’impossible. Mais M. Zola sera bientôt seul en Europe, avec peut-être M. Sarcey, à croire à cette folie du grand apôtre russe. Les écrits moraux du comte Tolstoï n’ont encore pleinement converti personne ; mais il n’y a plus personne qui ne les prenne au sérieux, et leur influence sur toutes les âmes un peu inquiètes de vérité devient plus forte tous les jours. Je ne me souviens pas que depuis Rousseau aucun philosophe ait parlé