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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/828

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Je ne suis pas saint Bernard, et saint Bernard, homme de pénitence et de solitude, n’a jamais résisté à l’appel que faisaient de lui les rois ou les peuples. » Il y eut un dernier jour où il put encore se comparer à saint Bernard acclamé par le peuple. Ce fut le 4 mai, date de l’ouverture de l’assemblée nationale. Ce jour-là, un de ses membres en ayant fait la proposition, l’assemblée nationale crut devoir se rendre sur le péristyle du palais législatif pour proclamer la république. Le costume blanc et noir de Lacordaire le distinguait au milieu de ses collègues. Reconnu et acclamé par son nom, il descendit jusqu’à la grille. Des mains se tendirent pour serrer la sienne à travers les barreaux, et, comme l’assemblée fit le tour du palais pour rentrer par une autre porte, Lacordaire, pendant ce défilé, fut suivi d’un cortège qui l’applaudissait. Une dernière fois, il put croire que le peuple le sacrait prêtre, citoyen et républicain. Son illusion sur les véritables sentimens du peuple devait être de courte durée.

« Des personnes graves » avaient conseillé à Lacordaire de venir siéger à l’assemblée en soutanelle ou habit à la française. Au dernier moment il s’y refusa, et ce fut revêtu de son costume de dominicain qu’il alla s’asseoir sur le banc le plus élevé de la travée d’extrême gauche, au sommet de ce qu’on appelait alors la Montagne. La chose avait été résolue en conseil, dans les bureaux de l’Ère nouvelle. « Ce fut une faute, s a-t-il écrit lui-même, faute dont il aurait dû être averti lorsqu’il vit Lamennais venir s’asseoir à -quelques degrés au-dessous de lui, sur ces mêmes bancs. Quels regards, quels mots furent échangés entre eux, nul ne le sait. On a raconté que, Lamennais ayant dit dans son premier discours « Quand j’étais prêtre, » un interrupteur aurait répondu : « Monsieur, prêtre, on l’est toujours, » et que cet interrupteur était Lacordaire. Mais aucun de ses biographes sérieux ne rapporte ce propos, qui n’est qu’une simple légende.

À la tribune, Lacordaire ne prit que deux fois la parole. La première, ce fut pour appuyer la proposition de voter des remercîmens au gouvernement provisoire ; la seconde, à propos d’une allusion faite par le procureur-général Portalis au costume qu’il portait, « costume prohibé par les lois. » Lacordaire releva l’inconvenance avec dignité, et expliqua que ce que son habit représentait à l’assemblée, c’était la « république elle même, triomphante, généreuse, juste, conséquente à elle-même. » Les deux fois, sa parole produisit peu d’effet. Aurait-il su la transformer, en la condensant, et lui donner la forme sobre, vive, acérée parfois, que doit prendre l’éloquence politique ? Cela est impossible à dire. Les événemens ne lui en laissèrent pas le temps.