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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/821

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nous de la tyrannie au nom de la liberté… - J’ai été sensible, messieurs, à ces injures de mes frères ; j’ai élevé pour eux et pour moi-même une voix animée par les sentimens de notre dignité commune à tous, car tous, et vous avec nous, nous sommes des citoyens de la France, de ce pays libre, auquel chacun est comptable de son honneur, tenu de le défendre, tenu de repousser l’injure et l’oppression. Je l’ai fait autant qu’il dépendait de moi, mon devoir est accompli. Le vôtre est de me renvoyer absous de cette accusation… Je vous propose donc d’acquitter Jean-Baptiste-Henri Lacordaire, attendu qu’il n’a point failli, qu’il s’est conduit en bon citoyen, qu’il a défendu son Dieu et sa liberté, et je le ferai toute ma vie, messieurs. »

Lacordaire et Lamennais furent acquittés en effet. L’arrêt lut prononcé à minuit, au milieu des applaudissemens de l’auditoire, et Montalembert, après avoir, dans l’obscurité le long des quais, accompagné jusqu’à sa porte le vainqueur de la journée, pouvait saluer en lui le grand orateur catholique de l’avenir[1].

On sait comment finit toute cette campagne. Dénoncés par les évêques, abandonnés par la plupart des catholiques, les fondateurs de l’Avenir prirent leur parti d’en suspendre la publication, et de porter eux-mêmes la question à Rome. Rien n’arrêta sur la route les pèlerins de Dieu et de la liberté, et ce fut grand dommage, disait plus tard et avec esprit l’un d’eux, car ils ne pouvaient commettre plus grande imprudence que de mettre Rome en demeure de se prononcer. Rome condamna, et l’on sait également la suite : la révolte de Lamennais, les hésitations de Montalembert, la soumission immédiate de Lacordaire. Un an après son départ pour Rome, il rentrait dans sa petite chambre du couvent des Visitandines, qu’il avait quittée pour se livrer tout entier à la rédaction de l’Avenir. Il s’y trouvait, comme au début de sa carrière sacerdotale, pauvre, isolé, incertain de son avenir, et n’ayant pour le soutenir dans cette crise que sa confiance en lui-même et en Dieu.



III

Lorsqu’il revenait plus tard sur cette époque de sa vie, Lacordaire ne disconvenait pas des fautes qu’avait commises l’Avenir.

  1. Je ne crois pas devoir parler ici du procès qui fut intenté en même temps à Montalembert et à Lacordaire à propos de l’ouverture d’une école libre, procès qui les conduisit devant la cour des pairs. La question de la liberté d’enseignement touche moins aux droits et aux devoirs du prêtre qu’à ceux du citoyen.