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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/808

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« Un prêtre qui ne sait pas cela, ajoutait-il, peut être pieux et bon, mais à coup sûr il n’entendra rien à son siècle, ni à l’histoire de l’Église, ni à l’avenir. » Voici à quelles conclusions lectures et méditations l’avaient amené.

La société spirituelle et la société temporelle ne peuvent subsister à côté l’une de l’autre sans se détruire que par trois moyens supériorité de l’une sur l’autre ; indépendance absolue de l’une et de l’autre ; engrènement variable de l’une et de l’autre par des concessions réciproques. Le premier place l’esprit devant la chair, il fait du corps social un être parfaitement un et il est tellement simple, tellement modérateur du peuple et du pouvoir qu’une nation chrétienne n’en a jamais compris d’autre et qu’elle se jette là, même sans y penser. Mais il ne peut renaître que d’une manière autre que celle dont il a été exercé et seulement quand les peuples et les rois le demanderont à deux genoux.

Le dernier moyen, celui des concessions réciproques, est faux, parce que, dans tous les temps et surtout dans ceux où la foi est faible, il livre l’Église à la merci de la société matérielle, qui, au fond, juge toujours les questions prétendues mixtes. Il fait de l’Église, aux yeux des peuples, une société craintive et ennemie de la liberté ; il aboutit tôt ou tard à une Église nationale.

Reste le second moyen, l’indépendance absolue ; il place l’Église très haut dans l’esprit des peuples et en fait une société mâle, très adaptée aux siècles de liberté populaire. Ce n’est qu’un remède, mais un remède sublime. Qu’y a-t-il donc à faire ? Oter l’Église de l’état d’engrènement pour la mettre à l’état d’indépendance absolue ; en un mot, l’affranchir. Le reste est un détail immense.

C’est quelques jours seulement avant la révolution de juillet que Lacordaire résumait ses idées en termes aussi formels dans une lettre à un ami, et, tout à coup, par un de ces brusques accidens du sort qui déconcertent les prévisions humaines, au moment où il allait partir pour l’Amérique, dans le dessein d’étudier sur place les résultats de ce remède sublime, il entrevoyait la possibilité de l’appliquer en France. L’homme en qui depuis quinze ans la pensée catholique semblait s’être incarnée, dont le clergé de France écoutait la voix de préférence à celle des évêques et qui, du fond de sa modeste retraite de La Chesnaie, remuait les intelligences en France et en Europe, cet homme lui offrait de devenir son collaborateur dans la grande cause de l’affranchissement de l’Église. Il le conviait à combattre avec lui le bon combat, et il lui mettait en même temps l’arme dans la main. Comment ne pas répondre à cet appel et comment hésiter à se jeter dans la mêlée sous un tel chef ? C’est ce que fit Lacordaire, et il n’est pas étonnant qu’il