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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/801

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internationaux qui pouvaient varier à l’infini, en commandant à tous les tribunaux des prises de s’y conformer. Ce fut à la fois la grande charte des droits des neutres et l’un des plus grands événemens de l’histoire moderne.

Si la satisfaction fut très vive à Versailles [1], on fut, à Londres, fort embarrassé. Courber la tête était bien dur, se fâcher avec la Russie bien imprudent. On résolut d’abord d’éviter un éclat. Le roi d’Angleterre, au dire de Simolin [2], aurait même commencé par se figurer que tout s’arrangerait en sa faveur. « Et à quel titre a-t-il pu le croire ? se serait écriée Catherine ; c’est apparemment M. Harris qui aura forgé ces chimères. » Cependant Harris n’avait point trompé sa cour. En tout cas, un des secrétaires d’État, lord Hillsborough, dit clairement au ministre de Russie que la déclaration pouvait être avantageuse à la France et à l’Espagne, mais serait fort nuisible à l’Angleterre. On tint un conseil de cabinet à Londres, et lord Stormont y proposa le biais suivant : on se résignerait à suivre les principes de) la déclaration, mais seulement dans les rapports de l’Angleterre avec la Russie ; à l’égard des autres États neutres, on s’en tiendrait aux traités. En effet, tel est à peu près le sens de la réponse entortillée que le gouvernement anglais expédia le 20 avril et que Harris remit au comte Panine, en le priant de la placer sous les yeux de l’impératrice. S’il faut en croire une dépêche de Corberon à Vergennes, Panine aurait bientôt informé l’envoyé britannique que Catherine « avait renfermé le papier dans son bureau sans faire d’observations ; » mais, ne se croyant pas tenu de garder le même silence, il aurait ajouté que les Anglais feraient bien d’être, à l’avenir, plus modérés envers le commerce des États neutres.

Un incident inattendu vint prouver à quel point l’opinion publique s’était, à Pétersbourg, détachée de l’Angleterre. A la fin de mai, quand la flotte était rassemblée à Cronstadt, un incendie éclatait à bord d’un bâtiment de guerre et l’on y découvrait u un grand sac rempli de matières combustibles au fond duquel était un baril de poudre : » si l’alarme n’avait pas été donnée à temps, toute l’escadre sautait. Les soupçons se portèrent sur l’envoyé britannique [3]. Harris traite cette calomnie avec un grand dédain dans sa correspondance ; mais l’accusation était d’autant plus grave, par un certain côté, qu’elle était moins vraisemblable : les Anglais avaient un tel intérêt à la perte de la flotte russe qu’il semblait tout naturel

  1. Voir notamment les dépêches de Vergennes à notre ministre des États-Unis (5 avril 1780) et à notre ambassadeur en Espagne (14 avril 1780).
  2. Corberon à Vergennes (5 mai 1780).
  3. Corberon à Vergennes, 30 mai, 2-6 juin 1780.