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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/799

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ayant pour objet des possessions hors d’Europe. Harris, mis au courant, parvint à transmettre à Catherine une dernière note « particulièrement soignée, » disait-il lui-même, dans laquelle il opposait les bons procédés de l’Angleterre aux témoignages de jalousie donnés par la France à la Russie depuis le règne de Louis XIV, mais n’obtint pas qu’un seul mot fût biffé de la réponse préparée par le chancelier. Sur ces entrefaites, il fut pris d’une jaunisse qui dura près d’un mois. « Il est à coup sûr malade de colère, » disait ironiquement l’impératrice à l’ambassadeur de Prusse[1]. Harris ignorait probablement ce dernier propos, quand il se plaisait à faire croire que Catherine ne comprenait rien à sa propre politique.

C’est le 25 février 1780 que Catherine enjoignit au chancelier de préparer la célèbre déclaration. Une lueur d’espérance put encore briller, dans cet intervalle, aux yeux de l’ambassadeur anglais. Nos alliés les Espagnols avaient commis deux fautes : la première en conduisant à Cadix un navire hollandais chargé de blé, pour le compte d’une maison d’Arkhangel, la seconde en saisissant un bâtiment russe, chargé de céréales, à destination de Malaga et de Livourne. Le surlendemain du jour où la nouvelle de la deuxième capture était parvenue à Pétersbourg, Catherine avait subitement enjoint, sans prendre l’avis de son conseil, à l’amirauté de Cronstadt, d’armer avec des vivres pour six mois une flotte de quinze vaisseaux de ligne qui fût en état de prendre la mer à la fin de l’hiver. Toutefois Harris pressentit que la conduite des corsaires espagnols était le prétexte, non la cause d’une résolution si grave, et ne cacha point ses perplexités à son gouvernement. En effet, la situation se dessina vite à Pétersbourg, et le texte de la note remise à Panine, le 25 février, par le secrétaire du cabinet de l’impératrice dissipait toute équivoque : «… L’armement de la flotte, y lisait-on, a été causé par la conduite de l’Espagne… Mais sa majesté, tout en observant la neutralité, juge qu’il est de son devoir et de sa dignité de défendre l’honneur de son pavillon, la sécurité du commerce et de la navigation de ses sujets contre l’un quelconque des belligérans… À l’avenir, l’impératrice dirigera sa flotte partout où l’honneur, l’utilité ou la nécessité l’exigeront… Des déclarations seront remises à la Grande-Bretagne et aux deux cours de la maison de Bourbon, indiquant comment la Russie comprend la liberté du commerce, en quoi consistent suivant elle la contrebande de guerre et quels moyens elle a décidés pour défendre son commerce et sa navigation. Tous les papiers relatifs à

  1. Goertz à Frédéric II, 7 janvier 1780.