Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/779

Cette page n’a pas encore été corrigée


provoquer une transaction qui consolidait la position de la Russie dans le Caucase. La joie de Pierre fut très grande. Sur les instances réitérées de notre ministre à Saint-Pétersbourg, il témoigna l’intention de se réconcilier avec la Grande-Bretagne et pria la France de chercher elle-même les termes d’un accommodement.

C’était peu, pour la France, à coup sûr ; mais on ne pouvait nous donner que ce que nous demandions. Eh bien (c’est ici que l’imagination reste confondue), le duc de Bourbon trouva que nous n’avions pas assez fait pour l’Angleterre, et demanda que celle-ci fût appelée à signer en qualité de partie contractante au traité d’alliance [1]. La Russie, on le comprend, se récria. Pierre chargea ses ministres de dire au représentant français « qu’il voyait de grandes difficultés à traiter de concert avec l’un et avec l’autre. » La négociation subit un nouveau temps d’arrêt et peut-être le tsar y eût-il renoncé sans le violent désir qu’il conservait de marier sa seconde fille dans notre maison royale. Il faisait donc encore espérer à Campredon, dans les derniers jours de 1724, une réponse définitive, quand il fut pris de la maladie qui l’emporta, le 8 février 1725. D’après la tradition consignée dans une dépêche écrite le 5 janvier 1762 par M. de Breteuil, ministre de France à Pétersbourg, et que possèdent nos archives, on aurait trouvé tout préparé, sur le bureau de l’empereur, le texte du traité qu’il voulait conclure avec notre pays.

Ainsi nous avions tout fait pour renouer les liens étroits qui, depuis le milieu du XVIe siècle, unissaient la Russie à l’Angleterre, et nous n’avions rencontré dans l’accomplissement de cette œuvre qu’un adversaire résolu : Pierre Ier. On peut affirmer que ce grand homme d’État, en tâchant de s’assurer, pendant les sept dernières années de son règne, le concours de la France, n’avait pas agi sous l’empire d’un caprice ou d’une rancune. Il avait été le premier de sa race à comprendre qu’il était politique et sensé de former avec la France une alliance durable, fondée sur une communauté permanente d’intérêts, et ne devait pas être le dernier.

Mais on était déjà, cinq ans plus tard, lorsqu’Anna, duchesse de Courlande, remplaça le jeune empereur Pierre II, à cent lieues de cette politique. Notre gouvernement ayant pris parti pour Stanislas Leczinski dans la guerre de la succession polonaise et décidé l’envoi de quelques frégates dans la Baltique, la nouvelle tsarine se rapprocha vivement de l’Angleterre, et l’Europe put, une fois de plus,

  1. Affaires étrangères. — Morville à Campredon, 17 septembre, 7 et 28 décembre 1724 (voir Louis XV et Elisabeth de Russie, par A. Vandal, p. 74 et suiv.).