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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/685

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l’infortuné Louis XVI et sa famille furent transférés des cellules des Feuillans à la prison du Temple. Les derniers signes de la royauté disparurent de partout. A Paris, le 11 août, les statues d’Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV furent abattues et traînées dans les rues. La nouvelle de la prise de Longwy, parvenue le 26, avait mis le comble à l’exaspération. Danton avait fait aussitôt décréter l’armement de tous les indigens, l’arrestation de tous les suspects. Ce fut le signal de toutes les folies, de toutes les atrocités ; les massacres de septembre commencèrent ; les prisons de l’Abbaye-Saint-Germain, les Carmes, la Conciergerie, le Châtelet, les Bernardins, Saint-Firmin, la Salpêtrière, Bicêtre, la Force, encombrées par les arrestations arbitraires, furent bientôt vidées par les égorgemens des 2 et 3 septembre.

A la Force, la foule était immense et le nombre des septembriseurs d’une vingtaine seulement, savoir : dix en dedans, pour passer les victimes à la mort, et dix en dehors, pour en faire raison, mais non justice. Et ce qu’il y a d’éternellement honteux, hideux à consigner, c’est qu’au milieu d’une telle foule, ces brigands opéraient aussi paisiblement que s’ils avaient été dix mille. Il paraît, du reste, qu’ils faisaient partie de l’élite des trois cents hommes de la bande de Maillard. Armés ou plutôt munis de longues bûches, équarries de manière à former des massues, c’étaient véritablement des « tape dru, » comme on les appelait. Cinq étaient de chaque côté de la porte de sortie, cachés par le mur ; dès qu’un bruit annonçait qu’elle allait s’ouvrir, ils élevaient leurs assommoirs, et du moment où un des malheureux qui leur étaient dévolus avait dépassé cette formidable porte, il tombait sous leurs coups, avait aussitôt la tête écrasée et était de suite entraîné par les déblayeurs ; quant à la mort, elle était d’autant plus inévitable que, mis dehors après ce mot ; « Va-t’en.., » ces prisonniers, à la vue de la foule, sortaient assez doucement.

Ces journées, les plus hideuses de la Révolution, me firent une impression indicible, qui dépassait tout ce que j’avais pu craindre.

J’étais révolté, humilié, anéanti. Ne sachant que faire, je sortis, le lundi 3, de chez moi, sans but déterminé et seulement pour me déplacer. Je marchais, absorbé dans les plus douloureuses pensées ; ayant traversé le Palais-Royal sans savoir que j’y passais et ayant machinalement pris la rue Saint-Honoré, je me dirigeais vers la place Vendôme, lorsque, peu avant le portail de Saint-Roch, je me sentis violemment pris par le bras gauche et tiré par quelqu’un qui aussitôt me cria : « Prenez donc garde à vous… » C’était Grasset, qui, arrivant à moi et prêt à me dépasser, venait de m’empêcher de me casser la tête contre la roue d’une énorme charrette de foin que je ne voyais