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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/679

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masque ! » Quoique tous les regards se fussent portés sur lui, personne n’avait répliqué [1].

Chaque jour la révolution prenait un caractère plus menaçant. Déjà M. de Favras, un royaliste exalté qui avait entrepris de délivrer le roi et sa famille, venait, sous la prévention d’un complot dirigé contre la vie de Necker, de Bailly et de La Fayette, d’être arrêté ; le Châtelet, pour donner une satisfaction à la populace, avait sacrifié ce malheureux et l’avait, quoique noble, condamné à être pendu. La royauté perdait ses derniers défenseurs, et le seul homme qui passait pour être assez puissant pour la sauver allait disparaître.

Deux grands événemens marquèrent les six premiers mois de 1791 ; l’un, la journée du 28 février, l’autre, la mort de Mirabeau.

Le premier eut deux scènes, une de jour et une de nuit. Celle de jour eut lieu à Vincennes, qui servait de prison d’État. Pour la démolir, le peuple l’attaqua, comme il avait attaqué la Bastille ; mais M. de La Fayette l’en chassa. La scène de nuit, ou plutôt du soir, se passe aux Tuileries, où je ne sais combien de royalistes, munis d’armes cachées, se réunirent tout à coup. C’était, dirent les uns, afin d’entourer le roi à ce moment où la population était en mouvement, raison pitoyable, puisque la garde nationale et surtout la garde constitutionnelle valaient pour cela mieux qu’eux. Les autres prétendirent que c’était pour enlever le roi et sa famille à la faveur de la bourrasque préparée, affirmait-on, et exécutée par les meneurs de ceux qui devaient en profiter ; c’est ainsi que, pour retenir éloigné M. de La Fayette, ils auraient préféré Vincennes à tout autre lieu. Mais ce dernier fut informé à temps de ce qui se passait au château ; il était accouru au galop, et, à la tête de quelques compagnies de grenadiers, dont la mienne, il avait fait déguerpir à coups de crosse tous ces insurgés d’un genre nouveau, qui, poursuivis à travers les appartemens, furent fort heureux de pouvoir se sauver par la grande galerie et le vieux Louvre, qu’on n’avait pas songé à faire occuper. Ainsi se termina le rôle de ces coryphées que l’on nomma les « chevaliers du poignard. » Connue sous le nom de bataille de cannes, cette entreprise fut, pour la cour, une déconsidération de plus, de même qu’elle formait un grief nouveau.

  1. Un autre mot, dit par lui, le même jour, fit encore une impression profonde. On avait quitté la table et on était rentré dans le salon. La conversation roulait sur le suicide, que chacun condamnait, lorsque l’archevêque de Cambrai éleva la voix et dit : « Le suicide est un crime ; il est un cas cependant où il devient un devoir, c’est quand on a perdu l’honneur. » Ce mot était la condamnation à mort du cardinal de Bohan, son frère, réellement déshonoré par l’affaire du Collier.