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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/667

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pour empêcher qu’elles n’éclipsassent de trop haut et les grands et les princes eux-mêmes. Ainsi la Duthé, cette femme charmante, qui faisait dire au comte d’Artois « qu’après avoir mangé du gâteau de Savoie, il fallait prendre du thé, » malgré la puissance de ses amans, fut arrêtée au beau milieu de l’avenue de Longchamps et conduite au For-l’Évêque, dans un équipage dont les Souvenirs dits de Mme de Créquy renferment une description pour laquelle ma mémoire n’aurait pas suffi. J’ai vu cet équipage que j’ai suivi quelque temps, ne pouvant en croire mes yeux, et cette description le rappelle parfaitement [1]. C’est le seul châtiment de ce genre qui ait été infligé, mais non le seul dont on ait menacé ; car une des rivales de cette courtisane ayant attelé devant le plus magnifique des phaétons six chevaux superbes, dont tous les harnais et jusqu’aux rênes étaient couverts ou garnis en stras, ce qui leur donnait l’éclat du diamant, elle reçut, au moment où elle se plaçait sur ce trône roulant, l’avis que, si elle dépassait sa porte dans cet équipage, il servirait à la conduire en prison. Malgré de telles leçons, ces dames n’en remportaient pas moins, dans ces jours de folies ruineuses, la palme de la plus somptueuse élégance comme celle de la beauté. Si l’on admirait les calèches des princes et de ! a reine, les équipages de quelques grands personnages français et étrangers, il n’en est pas moins vrai que tout cela le cédait à l’extravagante recherche de quelques Phrynés. Je me rappelle à ce sujet, mais sans plus rien savoir des détails, si ce n’est que les jantes des roues étaient en flèches, une calèche bleu de ciel, sur laquelle et à travers de légers nuages voltigeaient des Amours ; calèche montée par deux femmes éblouissantes de parure et de beauté, et traînée par quatre chevaux isabelle, queue et crinière blanches, tout harnachés en argent ciselé ou en broderies d’argent, les rênes y comprises. En fait d’élégance, je n’ai jamais rien vu de comparable à cet équipage, qui fixait tous les regards, arrachait à chaque pas des bouffées d’applaudissemens. Je le vis passer de mes fenêtres au moment où, débouchant de la rue Royale, il continuait sa marche triomphale vers les Champs-Elysées, et je guettai son retour pour lui payer un dernier tribut d’admiration [2].

  1. Une caisse décorée d’amours, de chiffres et d’arabesques par le plus célèbre peintre du genre, élève de Boucher, et capitonnée de sachets aux parfums suaves, était portée sur une conque dorée, doublée de nacre, que soutenaient des tritons en bronze. Les moyeux des roues étaient en argent massif, les chevaux blancs ferrés d’argent, harnachés d’or et de soie gros vert, portaient, suprême indécence, des panaches. Sur cette conque, la Duthé s’avançait en maillot de taffetas couleur chair et collant, que recouvrait une chemisette d’organdi très clair ; elle était coiffée d’un chapeau de gaze noire à la caisse d’escompte, c’est-à-dire sans fond. Les Souvenirs de Mme de Créquy donnent cette description d’après une feuille du temps, les Nouvelles à la main, qui, dans cette circonstance, se trouvaient être très exactes.
  2. Il est curieux de rapprocher ces impressions de celles des Mémoires du chancelier Pasquier sur la prospérité de la France de 1783 à 1789, p. 41-50, dont le premier volume vient de paraître. « J’ai vu les magnificences impériales, je vois chaque jour, depuis la Restauration, de nouvelles fortunes s’établir et s’élever, rien n’a encore égalé à mes yeux la splendeur de Paris dans les années qui se sont écoulées depuis la paix de 1783 jusqu’à 1789. D’admirables demeures s’élevaient dans le quartier du Marais et l’Ile Saint-Louis. Qu’est-ce que le faubourg Saint-Germain d’aujourd’hui comparé au faubourg Saint-Germain d’alors ? Et, quant au luxe extérieur, pour ceux qui se rappellent un jour de revue, de course à Longchamps, ou seulement l’aspect du boulevard, combien la foule des voitures à deux, à quatre ou six chevaux, toutes plus magnifiques les unes que les autres encombrant ces lieux de réunion, ne laisse-t-elle pas loin derrière elle cette file de carrosses, de remises, entremêlés de quelques voitures élégantes et dont les mêmes espaces sont aujourd’hui couverts ? —… C’est Rivarol, si je ne me trompe, qui a dit des peuples dans la situation que je viens de dépeindre : la maladie du bonheur les gagne. On ne pouvait mieux dire. Il n’a pas achevé son tableau en montrant, ainsi qu’il l’aurait dû, comment cette maladie gagne aussi les gouvernemens d’une manière non moins dangereuse. »