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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/643

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ce que j’ai dit, j’ai peur d’avoir déplu, et cependant je tiens à cacher mon trouble, à continuer d’un air indifférent ; et je crains qu’on ne devine ce qui se passe en moi. Par exemple encore, en causant, je m’aperçois tout d’un coup que je me suis vanté. Aussitôt j’ai peur qu’on ne l’ait remarqué, j’ai peur que ce mot malheureux n’ait trahi mes sentimens secrets, j’ai peur d’avoir moi-même ouvert un jour sur le fond de mon âme, sur ma vanité intime ; il me semble que je suis complètement démasqué.

Ainsi il y a là une loi. Toutes les fois que je rougis, que ce soit confusion, timidité, pudeur ou modestie, mon état moral est identique : j’ai le sentiment qu’on voit en moi ce que je veux cacher. Voilà le fait spécial qui est toujours lié à la rougeur, qui fait couple avec elle : la crainte qu’un plaisir, une souffrance, un trouble, une pensée intime ne se dévoilent ; la crainte de ne pas échapper aux regards qui nous observent ou même à l’esprit qui nous sonde ; la crainte d’être deviné, démasqué ; le sentiment qu’on lit au fond de nous à livre ouvert ; le sentiment qu’on pénètre en nous malgré nous ; le sentiment d’une sorte de viol moral. — Le vrai symbole de la rougeur, c’est la vierge dont on écarte les voiles, l’homme dont on arrache le masque, l’anonyme à qui l’on crie son nom. Imaginons un moyen de démasquer réellement l’âme : supposons qu’on puisse, en faisant jouer un ressort, exposer aux regards tous nos sentimens secrets, nos convoitises inavouées, nos rancunes sourdes, nos remords obscurs, nos ambitions furtives ; alors nous rougirions plus qu’aucune vierge n’a jamais rougi, nous ne serions plus que rougeur.


III

Cette loi, nous l’avons trouvée par l’analyse des faits : il nous faut maintenant la prouver. En effet, quelques précautions que nous ayons prises, nous pourrions être dupes d’une pure coïncidence ; si invraisemblable que ce soit, il est possible que le hasard seul ait réuni partout sous nos yeux le même fait moral et le même fait physique, le sentiment d’être démasqué et la rougeur. Il est très peu probable, mais enfin il est possible que ce soit là une rencontre accidentelle ; nous devons établir que c’est une liaison invariable.

Si la peur d’être démasqué est la vraie cause de la rougeur, voici ce qu’on peut prévoir. — Supprimons cette peur, toutes choses restant d’ailleurs identiques, la rougeur doit disparaître. — Provoquons cette peur, les autres circonstances restant toujours