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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/642

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doute je n’ai pas été comme je tiens à être en public : l’homme le plus franc a toujours un masque social ; il n’aime pas à être vu sans ce masque ; peut-être étais-je tout à l’heure trop démasqué. Qui sait même : quand on est seul, on parle parfois sa pensée à voix basse, en tout cas on la mime, on la gesticule. J’ai peut-être fait tout cela. Voilà ce qui m’émeut, j’ai peur d’avoir été ridicule. Or cette peur, je ne veux pas qu’on s’en aperçoive ; je veux paraître calme ; je veux avoir l’air indifférent, naturel ; si on devinait mon émotion, que penserait-on de moi ? — Mais précisément j’ai peur qu’on ne la devine, je sens fixée sur moi l’attention du témoin imprévu et importun, il me semble qu’il lit en moi tout ce que je pense et qu’il pénètre au fond de mon âme : j’ai le sentiment d’être démasqué.

Dans tous les cas de confusion, le mécanisme est le même. Supposons, par exemple, qu’on me lasse brusquement remarquer une incorrection ou une négligence de toilette : il y a beaucoup de chances pour que je rougisse. C’est que l’observation m’a ému et peut-être même un peu vexé ; je suis d’abord très ennuyé d’avoir laissé passer cette incorrection ou cette négligence, puis je suis un peu excité contre celui qui s’est permis de me la signaler. Il y a là un froissement, léger sans doute, passager, mais sensible. — Donc, je suis ému ; mais je veux, à tout prix, qu’on ne s’en aperçoive pas. Je veux avoir l’air aisé, remercier avec bonne grâce celui que j’envoie à tous les diables ; je sais qu’il serait ridicule de paraître gêné ou mécontent. Il faut que j’arrive à dissimuler mes impressions, et justement j’ai peur qu’elles ne soient devinées. — De même, si on me dit quelque vérité sur mon caractère ou sur mon esprit ; au fond, cette vérité m’est désagréable, je la supporte malaisément ; elle touche et blesse en moi des fibres étrangement sensibles, et tout mon être en vibrera quelques instans ; mais en même temps il ne faut pas qu’on s’aperçoive de mes impressions, il faut que j’aie l’air tranquille ou reconnaissant, et j’ai peur de n’y pas réussir. — De même enfin si, brusquement, on m’arrache à une rêverie profonde : car je suis humilié de m’y être laissé aller, j’en veux à mon attention de s’être endormie, et je suis un peu irrité contre le brutal, qui l’a réveillée d’une secousse. Bref, j’éprouve quelque dépit. Mais ce dépit, je ne veux pas le laisser voir, je ne veux pas qu’on le soupçonne, et cependant j’ai peur qu’on ne le lise sur mon visage.

Dans tous les cas précédens, c’était un autre qui me prenait sur le fait ; si c’est moi-même, le phénomène est identique. Par exemple, en présence d’une personne respectée, je m’avise que je viens de parler trop familièrement, aussitôt je suis ému ; je m’en veux de