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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/575

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est bien aise de les trouver en cas de besoin. Voulez-vous faire une étude sur le vif, suivez cette foule jusqu’au champ de foire, examinez ces physionomies fortement concentrées, écoutez ces discussions interminables sur une paire de bouvassons, jusqu’à ce que le mot sacramentel vendu ! soit prononcé ; et le coup de ciseau une fois donné, la détente subite du visage, la galté de ceux qui estiment avoir fait une bonne affaire, les rires renversés et les mâchoires fendues jusqu’aux oreilles lorsqu’on boit une chope pour sanctionner le marché.

Nous sommes au pays des saints. Les protecteurs de Faucogney et Saint-Bresson, saint Martin et saint Bricon, étaient, paraît-il, aussi grands amis qu’Oreste et Pylade, puisqu’ils se prêtaient leur marteau et leur pioche, se les envoyant d’une montagne à l’autre, par-dessus la vallée du Breuchin ; et, depuis plus de mille ans, les habitans de Faucogney veulent dormir leur dernier sommeil autour de cette église du mont Saint-Martin, située à trois kilomètres du bourg, qui fut l’église mère de toute la contrée. Saint Colomban, patron de Sainte-Marie-en-Chanois, commande aux animaux sauvages, écarte les orages qui empêchent de rentrer à point les moissons ; saint Valéry préserve des chenilles les carrés de choux des jardiniers de Luxeuil ; saint Gai désobéit à son supérieur pour aller pêcher dans l’Ognon où il ne prend pas la plus mince ablette, tandis qu’il fait une pêche miraculeuse quand il revient au Breuchin ; saint Desle, traité à Lure comme un vagabond, groupe la proie blanche du pays autour de son bâton, accroche son manteau à un rayon de soleil qui passe dans le vestibule de Verfair.

Et maintenant, la tentation est trop forte, et, comme disait cette aimable femme d’autrefois, le moyen le plus sûr de s’en débarrasser est d’y succomber. Franchissons nos limites, allongeons un peu la courroie, trois jours de plus, et je vous promets large et franche lippée : le val d’Ajol, le déjeuner traditionnel à la Feuillée, Plombières, les lacs de Gérardmer, la Schlucht. Par exemple, vous serez assez mal nourri, couché médiocrement au Ballon d’Alsace, mais il faut laisser aux Anglais ce souci du confortable et les compensations ne manqueront pas : le lever du soleil, si vous avez de la chance, en tout cas la chaîne des Alpes qui se dresse, démesurément longue, pleine de blancheurs rayonnantes et d’infini, tout autour de vous des montagnes, encore des montagnes, avec les forêts qui les tapissent de leurs ombres, les pâturages qui les veloutent, les troupeaux qui répandent la vie, l’animation. Observez, je vous prie, que le mendiant comtois est plus rare et moins insupportable que le mendiant pyrénéen ou espagnol, moins