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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/572

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inquiet, qui a le génie, presque le délire de la vitesse, bien peu disposent de loisirs suffisans. Essayons donc de rogner, de condenser ; plus d’école buissonnière, plus d’excursion en zigzag ; un mois, un seul mois, et vous aurez vu la Franche-Comté de manière très exacte, vous aurez même jeté un coup d’œil sur les contrées voisines.

Nous voici à Dole, au cours Saint-Maurice ; le Doubs serpente à vos pieds, à. droite, la ville dominée par sa vieille et glorieuse église ; tout presse dresse le mont Roland, ancien lieu de pèlerinage ; mais il est des modes pour les pèlerinages comme pour les gouvernemens et les dogmes, et celui-ci a fait son temps ; en face, une plaine fertile que resserre la forêt de Chaux, dans le lointain la chaîne bleuâtre du Jura, au-dessus, au dernier plan, les glaciers du Mont-Blanc. Et, soyez tranquille, l’hôtelier n’oubliera pas de vous indiquer la maison natale de Pasteur, le fils du petit patron corroyeur ; simple comme un grand homme, il assiste aux fêtes populaires, quand il vient en Comté, à celle du Biou, où l’on voit, symbole d’espérance, une grappe énorme, comme celle du pays de Chanaan, formée de centaines de petites grappes, accrochée à une perche et processionnellement promenée par toute la ville d’Arbois. — Besançon et ses environs vous retiendront davantage : les forts, le panorama qu’on découvre depuis la citadelle, que César avait décrit avec une parfaite précision, les églises, hôpitaux, musées, lycées, une bibliothèque qui renferme 130,000 volumes, 1,200 imprimés du XVe siècle, 1,850 manuscrits précieux, un médaillier de 10,000 pièces, le pont romain de Battant, la maison où naquit Victor Hugo, la statue de Jouffroy la Pompe, qui le premier réalisa pratiquement la pensée de Denis Papin, tout y prend un caractère original. A travers ces choses, comme dans un miroir magique, l’imagination évoque des visions d’amour et de batailles, cent générations d’hommes qui se succédèrent dans cette enceinte, la ville gauloise, romaine, bourguignonne, autrichienne, ressuscite, et, fiers bourgeois, archevêques belliqueux, césars germaniques, ducs suzerains, gouverneurs français, religieux de toute robe et de toute vertu, idylles et tragédies, défilent devant la pensée ; là, mieux qu’ailleurs, les monumens redisent leur épopée, font la chaîne du passé au présent, là surtout j’ai senti palpiter l’âme de la vieille province, cette âme obscure, bien vivante cependant, que lui firent vingt siècles de communes joies et de communes souffrances, qui se nourrit et se pare de ces souvenirs, de cette quintessence d’humanité, comme la palette d’un Rembrandt se charge de mille impressions poétiques ressenties çà et là : et pourquoi les peuples n’auraient-ils pas, eux aussi, une âme immortelle, fleur divine de l’histoire, souffle radieux de l’éternité, qui se