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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/532

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victoire resta indécise ; mais la lutte fut si vive et les opinions, soutenues des deux parts, si tranchées que le pays s’éclaira soudain sur ses propres sentimens : ce conflit d’idées eut pour effet d’orienter, pour près de deux siècles, la politique de la France monarchique

Il s’engagea à propos de la rédaction de l’article 1er du cahier du tiers-état. Cet ordre et surtout les partisans de Condé avaient compris qu’ils n’avaient de chance de briser l’union redoutable du clergé et de la cour qu’en portant l’attaque sur un point où le clergé et la cour ne pouvaient s’accorder. En agissant ainsi, les meneurs de la campagne voulaient regagner une sorte de popularité et s’assurer le concours ardent de la bourgeoisie, surtout de la bourgeoisie parisienne.

Les hommes de robe en France n’ont jamais aimé Rome. Cette hostilité, née de la concurrence des prétoires, dans les ténèbres de la basoche médiévale, s’était nourrie, à travers les siècles, de toutes les rancunes accumulées par la rivalité des intérêts et des doctrines, par l’alternative des succès et des revers. Elle n’a pas peu contribué à déterminer un des principaux caractères de la politique française. La royauté très chrétienne eût eu plutôt une certaine tendance à vivre en bon accord avec la papauté. Mais les ministres des rois, fils et petit-fils de bourgeois, ne négligeaient aucune occasion d’aigrir le levain de discorde qui existe toujours entre deux pouvoirs rivaux. D’ailleurs, s’ils s’oubliaient, l’opinion ne s’oubliait pas : se donner à Rome eût été, pour la royauté, le plus sûr moyen de s’aliéner la France.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, Rome ayant pris ostensiblement le parti de l’Espagne, la thèse gallicane s’était fortifiée de l’adhésion du sentiment national. Le débat de doctrines s’était précisé dans les termes suivans : le pape a-t-il une autorité quelconque sur la couronne de France ? Si le roi de France se trompe, le pape peut-il le redresser ? Si le roi de France devient hérétique, le pape peut-il le détrôner ? Si le trône devient vacant, le pape peut-il, dans une certaine mesure, en disposer ? A ces questions, la démagogie de la Ligue avait répondu par l’affirmative. Elle avait même soutenu, écrit, prêché, enseigné que, si le roi commettait des fautes graves, s’il devenait un péril pour la religion, alors, sur un mot de condamnation ou d’excommunication prononcé par le pape, il perdait non-seulement son autorité, mais son inviolabilité ; le premier venu, se sentant inspiré de Dieu, pouvait le tuer comme un chien. Et cette opinion n’était pas restée enfermée dans les arcanes des discussions théologiques. Jacques Clément avait tué Henri III ; Jean Châtel avait failli tuer Henri IV ; et Ravaillac enfin ne l’avait pas manqué.