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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/483

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produits presque exclusivement dans l’ouest, est due à la mauvaise politique monétaire et fiscale des chambres précédentes. La majorité républicaine s’est arrangée de façon à gâcher une situation excellente. L’exercice 1888 se soldait par un excèdent de 550 millions de francs, descendu à 425 l’année suivante et à 135 en 1890. L’exercice 1892 s’est soldé par un déficit de 24 millions de francs ! Le système monétaire a été plus fâcheux encore : pour complaire aux propriétaires de mines d’argent, qui ont réalisé depuis un tiers de siècle des bénéfices énormes et qui se sont constamment refusés à restreindre leur production, on a encombré le marché et surtout le trésor fédéral d’une monnaie de plus en plus dépréciée. L’invasion de l’argent a amené la fuite de l’or qui, à son tour, a provoqué la panique, d’où l’effondrement des valeurs mobilières, le resserrement du crédit et les faillites que nous signalons plus haut.

Il était temps que le président Cleveland intervint et demandât à la majorité démocrate du congrès, réuni extraordinairement en session le 7 août dernier, de porter remède à cette situation en abrogeant la loi Sherman qui obligeait le ministère des finances à acheter annuellement près de 1,700,000 kilogrammes d’argent, que l’on emmagasinait dans les caves et en représentation desquels on émettait des billets au porteur. Aucun document ne fait plus d’honneur à M. Cleveland que le message énergique et concis où il expose qu’avec le maintien du régime actuel, le gouvernement des États-Unis, privé d’or dans un délai peu éloigné et ne conservant plus que l’argent, serait incapable de tenir ses engagemens. Après une discussion qui n’a guère duré plus de quinze jours, pendant lesquels elle avait successivement repoussé tous les compromis bâtards présentés par les défenseurs de l’argent, la majorité de la chambre des représentans, sans se laisser intimider par les émeutes suscitées dans le Colorado, ni par le langage presque insurrectionnel de certains agitateurs des districts miniers, a voté, à la fin d’août, l’abrogation pure et simple de la loi Sherman.

La poussée actuelle de l’opinion est si forte que le sénat, considéré longtemps comme la forteresse des silvermen, sera certainement amené sous peu de jours à suivre cet exemple. Quel que soit le sort définitif de l’argent aux États-Unis, il est vraisemblable qu’il y deviendra ce qu’il est maintenant aux Indes, en Europe dans l’union latine, et en fait dans tous les États à étalon d’or : une monnaie intérieure, dont la valeur est en partie réelle et en partie fiduciaire, mais demeure soustraite à toutes les variations puisqu’elle est garantie par l’encaisse de métal jaune. Ainsi prend fin une tentative folle d’un peuple qui se raidissait contre le cours naturel des choses, et c’est une gloire pour le président actuel d’avoir su y mettre un terme.

Une pareille conduite mérite d’être offerte en exemple à un autre président, celui de la République Argentine, M. Saënz Pena, en ce