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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/464

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patriote, un véritable Anglais, profondément imbu des idées de sa race. Il ne cache point qu’il place l’Angleterre au-dessus de tous les peuples, et que l’esprit anglais est pour lui le dernier mot de la civilisation. Mais avec tout cela il est contraint d’avouer que les choses vont mal dans son pays ; et d’aveu en aveu, il arrive à des conclusions tout à fait affligeantes.

Des dangers terribles, inévitables, menacent, à l’en croire, la race et l’esprit anglais. Au dedans, le socialisme d’État est en train d’affaiblir, sinon encore de détruire, l’individualité, qui était restée si forte à travers les âges, et avait fait de l’Angleterre un peuple si fort. La foi religieuse décline, la littérature et l’art agonisent, les institutions réputées les plus solides risquent de s’effondrer. En échange de quelques avantages vite oubliés, c’est mille souffrances qui naissent des soi-disant progrès de la civilisation. De telle sorte que l’Angleterre est maintenant comme ces organismes qui, vus de loin, gardent une apparence de santé : mais l’âge et la maladie les minent en dessous, et il suffit du premier germe funeste apporté du dehors pour les anéantir. Et ce germe mortel ne peut manquer de venir. Pendant que la race anglaise s’épuise, victime de l’excès même de sa civilisation, les races inférieures s’agitent, les Chinois, les Indiens ; tôt ou tard ils affirmeront le droit que leur assurent leur jeunesse et leur nombre ; et ce sera la fin de nos races européennes, de la race anglaise en particulier, la plus parfaite, mais par là même la plus exposée.

Ces sombres prédictions avaient de quoi choquer les oreilles anglaises. Aussi, le premier effarement passé, valurent-elles à leur auteur un vrai torrent d’invectives. Dans un récent article de la Fortnightly Review, M. Pearson relève précisément quelques-uns des reproches qu’on lui a adressés : encore nous prévient-il qu’il s’est borné à relever ceux qui lui paraissaient dignes de réponse. Le Spectator, par exemple, accuse M. Pearson de « désespérer de la Providence divine. » M. L. Davies s’indigne de ce que l’on puisse « écrire sur ces matières avec tant de cynisme et un sang-froid (autant dire une impartialité) si imperturbable. » D’autres critiques sont plus courtois ; mais le ton de leur compte-rendu laisse voir clairement qu’ils ont été, eux aussi, scandalisés. Et leurs objections pourraient constituer une preuve nouvelle de l’obstination des Anglais à affirmer toujours et quand même l’excellence de tout ce qui est de chez eux. « Si la vie des races inférieures est vraiment incompatible avec la vie de nos races civilisées, écrit sir H.-E. Grant Duff, ce sont les races inférieures qui auront à disparaître. » Un autre affirme que les races inférieures perdront tout désir de supprimer les nôtres quand elles auront apprécié leur beauté et leur perfection. Et je ne parle pas des nombreux articles où M. Pearson est accusé de haïr la religion, parce qu’il a constaté la décroissance des sentimens religieux, ni de ceux où on lui reproche de manquer de science et de goût, parce