Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/452

Cette page n’a pas encore été corrigée


fureur de ce jeu sanguinaire, plus d’un créole a mangé toute sa fortune. Assurément, il n’est plus question de race ni de peau, dans le pit. Ils se rencontrent tous là, le blanc, l’homme de couleur, le noir, secoués de la même fièvre, anxieux et frénétiques, ayant sur leur figure ravagée cette angoisse mortelle du jeu qui bouleverse les plus forts, les brise et les tue. On joue aussi beaucoup aux cartes, dans les Antilles comme dans toute l’Amérique, un gros jeu où se perdent des sommes folles.

C’est que les distractions intellectuelles sont rares ou nulles. Il y avait un théâtre à la Pointe-à-Pitre. Il a été détruit par un incendie. Celui de Saint-Pierre a beaucoup souffert du cyclone de 1891. On lit peu ou du moins on ne lit pas assez ! Les beaux-arts ne sont pas cultivés. Point de peinture ni de sculpture. A cela il y a une cause. Il n’existe point de musée où puisse se faire l’éducation de la pensée artistique. A la Pointe-à-Pitre, le musée Schœlcher, après six ans, n’est encore qu’un lieu de débarras où quelques antiques gisent oubliés, dans l’abandon. On ignore leurs noms, le brouillon du catalogue s’étant égaré. A la Martinique, on n’a même pas cela ! L’incendie et le cyclone ont ruiné la bibliothèque Schœlcher avant qu’elle fût inaugurée. Deux ou trois jeunes gens suivent à Paris les cours de l’École des Beaux-Arts. Il s’écoulera malheureusement bien du temps avant qu’il se crée, dans l’une et l’autre île, un courant artistique, qui contribuerait plus que tout autre chose à élever le niveau intellectuel et moral du peuple, et qui serait un lien de plus avec la mère-patrie. Quelquefois, un cirque américain débarque avec ses chevaux, ses écuyers et ses clowns. Cela se voit tous les deux ou trois ans. Quelle fête ! Une année, on a vu s’installer, sur la savane du fort, à Saint-Pierre, un manège de chevaux de bois qui marchait à la vapeur, au mugissement d’orgues bruyantes et au son des tambours. Eh z’amis !

Mais il y a le carnaval ! C’est une institution encore, aux Antilles, que le carnaval avec ses masques, ses bals travestis ou non, et ses chansons satiriques et très libres. Il dure deux mois et davantage. Dans les villages comme dans les villes, c’est une débauche de déguisemens sordides, de vêtemens retournés, d’oripeaux d’étoffe ou de papier, de perruques et de fards. Ce qui domine, ce sont les hommes habillés en femmes et les costumes militaires. Que de galons, quelles épaulettes et quels chapeaux à plumes ! Il en est qui se griment assez adroitement pour se faire la tête des gens en place. Cette satire en vaut une autre, surtout quand elle s’adresse à des hommes d’esprit qui s’égaient de voir passer leur effigie dans la rue. Les masques vont en bandes,