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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/429

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apparaît facilement à la femme comme tin tout intangible, dont on ne peut distraire une partie. La femme a une sorte de vénération pour le lien interne des choses ; elle répugne à se détacher d’une possession qu’elle a vue grandir avec les siens. Le souvenir cher, l’estime religieuse qu’elle conserve à ses intimes s’étend au produit visible de leurs efforts. Du reste, l’esprit d’ordre, d’harmonie, d’économie dans les moindres dépenses rend la femme merveilleusement apte à l’entretien de la propriété, comme à l’administration intérieure de la famille [1].

Même instinct de conservation dans l’ordre social. Spencer a voulu expliquer cet instinct par la prétendue admiration des femmes pour toute autorité, y compris l’autorité gouvernementale ; admiration qui serait elle-même, selon lui, une nouvelle forme du « culte pour la force. » Mais où voit-on que les femmes aient jamais manifesté tant de goût pour les gouvernemens despotiques ? Ce qui est vrai, c’est qu’elles n’ont pas l’esprit révolutionnaire. Les Louise Michel sont des exceptions. Nous ne saurions davantage rattacher au culte de la force, comme le fait Spencer, la foi religieuse plus fréquente et plus durable chez les femmes. La vérité est qu’un tempérament qui comporte moins d’initiative ne se plaira pas au doute : ce serait une crise et une souffrance. Pas plus dans les questions religieuses que dans les questions scientifiques ou politiques, la femme n’aimera donc à mettre en suspicion ce qui est reçu et établi. Critiquer, c’est détruire, et nous avons vu combien peu son instinct est destructif. Le respect de la force n’a ici rien à voir. Ce n’est pas la puissance attribuée à Dieu, mais bien sa bonté, qui fait l’attrait de la religion pour les

  1. Dans les États de l’Est de l’Union américaine (New-York, Kentucky, Kansas, etc.), au Canada, en Angleterre, depuis 1883, dans la colonie anglaise de Victoria, etc., le mariage n’entraîne pour la femme aucune incapacité, en ce qui concerne le droit d’acquérir, de disposer et de contracter. Ses biens sont toujours présumés lui appartenir comme propriété séparée. En Italie, le nouveau code civil de 1866 a établi la séparation de biens comme régime légal du mariage, au lieu de la « communauté de biens » du code Napoléon, qui a paru être, en réalité, la confiscation des biens et des droits au profit d’un seul. Le code russe n’établit aucune confusion entre les patrimoines des époux : la femme peut administrer, aliéner, hypothéquer ses biens sans le consentement de son mari. Le régime de communauté véritable, qui confère aux époux des droits et des prérogatives identiques, est appliqué dans plusieurs États de l’Ouest de l’Union américaine, comme la Californie. Le nouveau code portugais l’a mis en vigueur : les époux ne peuvent agir l’un sans l’autre ; le mari pas plus que la femme ne peut aliéner ou hypothéquer les biens communs sans le concours de l’autre conjoint. Celui des époux qui contracte sans l’assentiment de l’autre ne grève que sa part dans la communauté. Or, dans aucun de ces pays, la femme ne s’est montrée inférieure à sa tâche, ni incapable d’administrer ses biens, ni de mauvais conseil. Tout au contraire, elle a acquis plus de valeur et d’autorité auprès de son mari, qui se trouve disposé à plus d’égards envers elle.