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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/417

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dont quelques-uns assez suspects (comme M. Lombroso), ont confondu les deux acceptions du mot de sensibilité, et ils ont prétendu que la femme était moins sensible, parce que, chez elle, la perception est, disent-ils, moins vive et moins délicate. Nous avions toujours cru que les femmes avaient l’ouïe fine, l’odorat fin, le goût fin, le tact exquis et des yeux qui savent fort bien voir, même de côté. On nous prétend aujourd’hui le contraire ; on nous dit que les dégustateurs hommes sont supérieurs aux femmes, — ce qui est bien possible, surtout en fait de vins ; on nous dit que ce sont les hommes qui accordent les pianos, qui sont assortisseurs de fils, etc. Laissons-leur cette gloire. Nous conservons cependant bien des doutes sur les sens obtus de la femme, dont nous n’avons jamais rencontré un seul exemple. Mais, quand nous entendons M. Mantegazza, après avoir soutenu que les femmes ont les sens moins parfaits, ajouter que, si le suicide est plus rare chez les femmes, c’est à cause de « leur moindre sensibilité à la douleur, » et quand M. Lombroso, de son côté, explique par la moindre sensibilité le moindre génie artistique des femmes, quelle confiance pouvons-nous avoir dans ces prétendues observations et déductions scientifiques ? Tout ce qu’on peut dire, c’est que la douleur, chez la femme, est moins explosive, moins portée aux coups de désespoir, plus installée à demeure au fond d’elle-même. Beaucoup restent affectées à tout jamais, sans pouvoir refaire leur existence.

Schopenhauer dit : « La femme paie sa dette à la vie non par l’action, mais par la souffrance : douleurs de l’enfantement et soins inquiets de la famille. » Cela est vrai, mais Schopenhauer oublie d’ajouter que la femme paie encore sa dette par l’amour ; et l’amour, lui aussi, n’est-il point une « action, » une expansion même, mais ayant pour but de réunir plusieurs cœurs en un seul ? Aimer, tel est le trait dominant de la sensibilité féminine. On l’a répété bien des fois : pour l’homme, l’amour est la joie de la vie, pour la femme, il est la vie même.

L’amour conjugal a chez la femme des traits particuliers ; il est moins sensuel, plus calme, plus élevé et plus constant. En d’autres termes, il est, comme tout le reste de la constitution féminine, à l’état d’organisation. On accuse les femmes d’instabilité et de légèreté. Outre que leur légèreté ou leur vanité, là où elle existe, est la plupart du temps la faute des hommes, c’est seulement pour ce qui est en dehors de leurs tendances naturelles que les femmes se montrent versatiles et justifient le mot de Shakspeare : Frivolity, thy name is woman ; mais, pour tout ce qui est en harmonie avec leur sexe, elles sont au contraire tenaces dans leurs sentimens comme dans leurs desseins. La maternité, d’ailleurs,