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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/215

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Mais, ouvrez les Histoires du dominicain Bandello, voici comment le conte se termine et finit dans le sang : « Alors la damoyselle, ayant fini sa confession, remonta en coche, s’en retournant où jamais elle n’entra vive ; car, voyant son mari venir vers elle, elle commanda au cocher qu’il arrestât, mais ce fut à son grand dam et deffaite, veu que, dès qu’il l’eut accostée, il lui donna de sa dague dans le sein, et choisit bien le lieu. » Ai-je besoin d’insister ? D’un conte à rire ou d’une « farce, » insignifiante, invraisemblable, bonne à conter après boire, l’Italien a fait une histoire « tragique, » un drame d’amour, une réalité sanglante ; et la transformation, caractéristique du moment, — Bandello écrivait aux environs de 1560, — ne l’est pas moins de la nationalité du conteur. Elle l’est aussi de la renaissance du sentiment de l’art, s’il faut bien avouer que, dans le roman comme au théâtre, le sang ennoblit ce qu’on croirait qu’il tache.

Oserai-je regretter là-dessus que M. Bédier, dans son livre, n’ait pas fait une place plus large encore à ce genre de comparaisons ? Puisque l’auteur du Décaméron et celui des Contes de Cantorbery, puisque les minnesinger allemands semblent avoir connu nos anciens fabliaux, puisque, en tout cas, — et sans discuter l’oiseuse question de priorité, — nous voyons qu’ils ont traité les mêmes sujets que nos conteurs, j’aurais donc aimé que ce qu’il n’a fait que pour le Chevalier au Chainse ou pour la Bourgeoise d’Orléans, M. Bédier le fît pour un plus grand nombre de contes, et qu’une telle étude eût formé la conclusion de son livre. Car il l’a bien vu ! Il l’a même dit en propres termes : c’est là ce qu’il y a d’instructif, comme en peinture, si c’est là que les diversités se marquent, dans la manière de traiter les sujets, bien plus et plus profondément que dans le choix même qu’on en fait. Fils d’une Parisienne, et lui-même ainsi Parisien à demi, Boccace n’aurait-il donc pas ajouté quelque chose d’italien aux plates inventions de nos trouvères ? comme le sérieux de la volupté, par exemple ? ou comme encore ce « désir d’exceller, » cette « ambition d’éterniser son nom, » qui, dans l’Italie de la Renaissance, ont en quelque sorte éveillé de son long sommeil le sentiment de l’art ? Mais Chaucer, à son tour, bien et franchement Anglais celui-ci, n’aurait-il pas peut-être égayé des traits de son humour la monotone plaisanterie de nos contes ? animé des couleurs de son réalisme pittoresque les physionomies indistinctes, ou, comme on dit, quelconques, des personnages de nos fabliaux ? échauffé de sa sympathie l’indifférence de nos jongleurs pour les aventures dont ils promenaient le récit de ville en ville ? Et les Allemands enfin, — que je connais moins,