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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/205

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vraisemblance, quel besoin avons-nous de chercher plus longtemps ou plus loin ? Les enfans du pays d’Eldorado, comme ceux de Paris ou de la banlieue, « ne jouaient-ils pas au « petit palet, » si du moins nous en croyons Candide ? Pour ne pas ressembler de tous points à ceux de nos Européennes, les rêves d’une négresse, au Soudan, en sont-ils moins féminins ? Et soumis qu’il est aux mêmes nécessités, exposé aux mêmes épreuves, les besoins ou les ambitions d’un Chinois diffèrent-ils beaucoup des nôtres ? Mais on a fait justement observer qu’entre cet homme jaune et nous, il y avait plus de rapports que nous ne le croyons, dans l’orgueil de notre blancheur, et les chansons les plus semblables qu’il y ait à celles de Panard ou de Désaugiers ne sont pas celles de Pindare, ce sont celles de Thou-Fou et de Li-Taï-pé.

Tel n’est pas cependant l’avis de M. Bédier, et l’hypothèse, nous dit-il, « ne résiste pas aux faits. » Pour de solides raisons, qu’il donne, et « sauf quelques coïncidences négligeables, » il estime que « chaque conte a été imaginé un certain jour par quelqu’un ; » et, je ne demanderais pas mieux que de l’en croire. Des expériences identiques ne nous servent généralement qu’à reconnaître la vérité de l’expression qu’on en donne, mais non pas à trouver cette expression même, et surtout quand elle affecte la forme d’une œuvre d’art. Je ne crois pas non plus que « la légende se dégage du génie de nos paysans aussi naturellement que la fumée s’échappe de leurs chaumières ; » et même je lui sais gré de sa courte protestation contre l’une des théories les plus fausses qu’il y ait : c’est celle qui met dans le « populaire » l’origine obscure de toute « invention. » Il n’y a pas d’invention collective ni vraiment anonyme, mais seulement des poètes inconnus et des inventions dont on ignore l’auteur. Mais, après cela, j’aurais aimé que M. Bédier ne craignît pas ici de développer un peu son argumentation. Un chapitre de plus n’était sans doute ni pour l’effrayer, ni pour beaucoup grossir un livre de près de cinq cents pages. Et, puisqu’il faut l’avouer, ayant moi-même quelque tendance, plus instinctive que raisonnée d’ailleurs, à partager l’opinion qu’il écarte en quelques lignes, j’aurais été bien aise qu’il me donnât encore quelques motifs de m’en défier.

Restant trois théories, dont la première n’est pas nouvelle, si le savant Huet, — dans sa Lettre à Segrais sur l’origine des romans, — l’avait déjà vaguement entrevue : « Il faut chercher l’origine des romans, disait-il, dans la nature de l’homme, inventif, amateur des nouveautés et des fictions,.. et cette inclination est commune à tous les hommes, mais les Orientaux en ont toujours paru plus fortement possédés que les autres,., et quand je dis