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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/156

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primitive, leur mort n’est plus qu’une naissance au monde réel dont celui-ci est seulement l’image. Leur âme belle, pure, immense, vibre de plus en plus fort, si fort qu’à la fin le corps se dissout ; ses particules, redevenant ce qu’elles sont réellement, forment des corps glorieux, légers, fluides, musicaux, leurs vrais corps dont l’apparence terrestre n’était que l’ombre déformée et projetée sur le voile changeant dont Dieu se revêt, et que nous appelons l’Univers. »

Telles étaient les étranges croyances des deux époux et du petit monde qui les entourait. Ils vivaient dans une espèce d’extase délicieuse et dangereuse, dans un bonheur trop grand et comme défendu. Il y a dans Sympneumata une courte phrase significative : « Quand les époux seront arrivés à cette parfaite pureté, à l’abnégation totale de leur chair, alors aura lieu le vrai mariage, le mariage divin, par les yeux, l’ouïe, le toucher, par tout. » S’imaginant supprimer la volupté, ils avaient fait de tout leur corps une machine à volupté qui toujours frémissait, ils avaient des joies éperdues, sans nom, qui défiaient cette mort dont ils niaient la réalité. Elle vint.

Au milieu de cet enchantement surhumain, comme ils étaient allés chercher sur les bords de l’adorable petit lac de Tibériade, parmi les fleurs, la trace des pieds de Jésus, l’aile de la fièvre vint effleurer Alice. Elle languit quelques jours, et mourut.

Ce fut à Dalieh, la petite maison du Carmel, qu’elle avait respiré pour la dernière fois. Quand la nouvelle de sa mort parvint à Haïfa, dans la petite colonie mystique, la douleur fut réelle et profonde. Elle avait séduit tout ce monde par son charme indéfinissable, sa douceur, et aussi sa générosité, car beaucoup, sans grande foi, abusaient de la folie du couple, et se faisaient nourrir par lui. Les Druses vinrent avec leurs cheiks chercher le corps pour le conduire à travers la montagne jusqu’au lieu où il devait reposer, sur la côte, près d’Haïfa. « Ne savez-vous pas qu’elle était Druse ? » disaient-ils, exprimant par-là combien elle avait été bonne, non-seulement de charité matérielle, mais d’esprit, combien elle avait cherché à les comprendre. Huit hommes portèrent le cercueil sur leurs épaules durant toute la longue route et le mirent dans la fosse qu’on avait préparée. C’était dans un cimetière tranquille, d’où l’on aperçoit d’un côté la mer merveilleuse, et de l’autre les pentes vertes du Carmel et les monts lointains de la Galilée. Et quand la tombe eut été fermée, le vice-consul des États-Unis, un Allemand simple et bon qui s’appelait Schumacher, s’approcha avec un ciseau, car il savait un peu tailler la pierre, ayant été maçon dans sa jeunesse, en Amérique. Alors, sur la dalle, d’une main un peu maladroite, il grava en tâtonnant : Alice Oliphant, morte à quarante ans.