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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/138

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Binité, le divin Père et la divine Mère, éternels générateurs, comme l’a vu Swedenborg. Qu’importe, d’ailleurs. Il ne s’agit pas de croire, mais d’agir ; toute religion actuellement est creuse, irréelle. Prêtres et fidèles manquent au seul enseignement, l’abandon de soi-même, unique moyen de communier avec Dieu, d’arriver à comprendre la vie. Eh bien, lui, Thomas Lake Harris, il apportait la doctrine au monde. « Vivre la vie, » c’était son seul principe, le mot que répétaient chaque jour ses disciples, dans la petite communauté qu’il avait fondée à Brocton, en Amérique, et cela signifiait qu’il fallait renoncer à son existence propre pour posséder la seule éternelle, celle de l’univers.

« Pour cela, il n’est pas besoin d’avoir une croyance plutôt qu’une autre, toutes sont bonnes, il faut seulement vivre comme Jésus a vécu, quitter toutes choses, sa fortune, ses amis, sa place dans la société, se faire nu, naïf, obéissant, aimer son semblable et travailler de ses mains. La première chose à laquelle l’homme se heurte dans ce monde, c’est cet infernal principe de la concurrence qui pourrit dans sa racine l’amour du prochain. C’est ce principe qu’il faut abominer, mais sans renoncer à aucune des découvertes modernes qui font la vie meilleure. Au contraire, plus spirituel on deviendra, plus pratique on sera en même temps ; il faudra conquérir l’art, la science, l’industrie pour la cité de Dieu jusqu’à ce que viennent les temps où il est dit que les rois de la terre lui apporteront leur gloire et leur honneur. Mais il faut commencer soi-même par travailler de ses mains, et de même que l’embryon humain passe dans le sein de sa mère par tous les états de développement où se sont arrêtés les animaux, du protoplasme au mammifère, de même l’homme doit reproduire en raccourci tous les états successifs de la civilisation, agir humblement de son corps dans les œuvres dites serviles avant d’arriver à la royauté de l’esprit ; car ces œuvres sont saintes et vénérables, elles mènent à Dieu. Enfin, il faut fouler aux pieds les rires et les dédains du siècle, se bien persuader que si Jésus revenait parmi nous et se mettait à vivre comme il a dit qu’il fallait vivre, on l’enfermerait dans une maison de fous. »

On voit les étranges ressemblances de ces théories avec celles de Tolstoï, mais Harris allait beaucoup plus loin, ne tenant pas à prêcher dans le désert. Il sentait bien, en thaumaturge qu’il était, que, si l’on fait table rase des anciens mystères, il en faut ériger d’autres, car l’humanité ne peut obéir aveuglément qu’au miracle, à ce qu’elle croit sans le comprendre, puisque cela seul est au-dessus de la critique. Cet élément de mystère, Harris crut le trouver dans le spiritisme. Allan-Kardec avait fait en Amérique des prosélytes nombreux et fanatiques, les États-Unis se peuplaient de médiums. Le peuple yankee, si profondément réaliste, s’éprenait de la