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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/136

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sociétés, précédé partout d’une réputation d’excentrique paladin, d’héroïque casse-cou, mais en même temps d’homme qui a beaucoup vu, beaucoup retenu, capable d’émettre une opinion originale et fondée. Il prenait une part active à la rédaction du Hibou, une petite feuille rédigée par l’aristocratie pour l’aristocratie, et où les indiscrétions diplomatiques se mêlaient assez étrangement aux scandales de société ; écrivait un roman, Piccadilly, dont certaines parties, vraiment étincelantes, firent croire qu’un nouveau Thackeray allait apparaître ; enfin, en 1867, il fut envoyé par les électeurs du bourg de Stirling, en Ecosse, à la chambre des communes. Sa réputation était faite ; à peine âgé de quarante ans, il était député, universellement connu, remarqué partout, consulté souvent, et la reine le taisait appeler parfois à Windsor pour le faire causer de ces choses d’Europe, qu’il avait su si pittoresquement voir, et si bien décrire. Dans les réticences de Mme Margaret Oliphant, sa parente, dont les deux volumes ont servi de base à cette rapide étude, on croit deviner aussi qu’il avait une liaison avec une mondaine très brillante alors, une liaison dont lady Oliphant gémissait parce qu’elle était à la fois une sainte femme et une mère jalouse. — Tout cela, Lawrence le quitta d’un coup pour aller en Amérique retrouver dans un désert un illuminé spirite que ses disciples appelaient un prophète, et le monde un bateleur.


II

En 1859, comme Lawrence était à bord d’un vaisseau qui le ramenait de Chine, où il avait fait une campagne de près de deux ans, ses amis le virent un matin apparaître tout pâle sur le pont. « Mon père est mort, dit-il, il m’est apparu cette nuit. » Quand le navire toucha Colombo, une dépêche y attendait Lawrence. Sir Anthony était mort, en effet, dans la nuit même où son fils avait cru voir son ombre.

Cette aventure mystérieuse était faite pour émouvoir une imagination ardente. D’autre part, si, comme on l’a vu, l’éducation du jeune homme avait été très négligée, il n’en était pas de même de son instruction religieuse. Sa mère, évangéliste rigide, pleine d’une foi tendre et obstinée, avait pris un soin passionné de lui faire partager sa croyance. A courir le monde, cependant, Lawrence avait cru perdre le droit de se dire membre d’une confession religieuse quelconque : mais il avait conservé, comme malgré lui, la passion des discussions religieuses, la folie de l’examen personnel. Il adorait sa mère, ayant eu le bonheur de la connaître encore toute jeune et très belle, ce qui mêle toujours à l’affection filiale le sentiment, non pas plus profond, mais plus vif, d’une sorte