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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/820

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En cette hasardeuse entreprise, Mérimée pouvait, moins que personne, rendre justice à Napoléon III. II était devenu le type du parfait réactionnaire, ou plutôt il constituait à lui seul une espèce à part, car il haïssait également l’Église et la révolution. S’il ressemblait à quelqu’un, c’était aux grands seigneurs voltairiens d’autrefois, qui ne croyaient même pas à l’aristocratie et dont le nihilisme épouvante quand on vient à le regarder de près. II prévoyait l’écroulement de tout, et rien au-delà. Après cette nuit qu’il sentait venir, le jour se lèverait- il jamais ?

III

Il était arrivé à cet état de corps et d’esprit où tout offusque, inquiète et déplaît. L’idée de la fm s’était déjà présentée à lui, d’abord comme un léger frisson, une douleur qui traverse et passe. C’était en voyage, le soir, dans la solitude maussade des chambres d’auberge, surtout quand un anniversaire importun, comme celui du 27 septembre (date de sa naissance), l’obligeait à compter avec le temps. Ces anniversaires, comme il les redoutait! Une fois, voyageant en Espagne, il revint en hâte à Carabanchel, se réfugia chez son amie. Il pensait que le bruit des violons, le salon plein de lumières, les femmes parées, au visage souriant, empêcheraient le fantôme d’entrer ; mais le fantôme savait trouver son heure et se faisait escorter de douleurs chaque jour plus tenaces. Or, s’il voulait bien mourir, il s’efforçait de souffrir le moins possible. « Je suis, disait il, comme un pendu pendant le premier centième de seconde de sa pendaison. » Il essayait toutes sortes de remèdes, tâtait de tous les docteurs et même des empiriques. Il avait un médecin à Londres et deux à Cannes, sans compter les sommités parisiennes. Il écrivait : « Trousseau me nourrit d’arsenic. » Plus tard, il se rendit à Montpellier pour prendre des bains d’air comprimé, mais il s’endormait sous la cloche. Puisqu’il ne pouvait éviter de souffrir, il eût souhaité de souffrir sans témoins. Il songeait à imiter l’exemple des chats (encore les chats!) qui, par une pudeur ou une vanité suprême, cherchent un coin de grenier inaccessible pour dérober leur agonie.

Lorsqu’il vit Cannes pour la première fois, dans l’automne de 1857, il crut découvrir le paradis. Il se persuada que, sous ce soleil, au milieu de ces fleurs, on devait vieillir moins vite, mourir plus tard. Je ne veux pas médire du Cannes moderne, de ses hôtels, de ses villas et de ses boulevards. Mais j’aime à me rap-