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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/649

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LA NAVIGATION AÉRIENNE.

la capitale. Les voyant passer au-dessus de sa tête, hors de la portée de ses projectiles, celui qui allait être empereur d’Allemagne déclarait, avec un peu d’ironie dans le sourire, ces pauvres Parisiens vraiment fort ingénieux à sortir de l’étreinte. Sortir, oui : la chose fut possible, et encore au prix de quels hasards, ceux de cette époque néfaste s’en souviennent toujours. Plusieurs y perdirent la vie[1]. Mais rentrer dans Paris assiégé, on ne le crut pas possible, nul aéronaute ne l’entreprit.

C’est qu’en effet les ballons des assiégés, comme tous ceux lancés depuis Montgolfier et Charles, étaient impuissans à diriger leur marche, à choisir leur point d’arrivée. Jouets de l’air, ils allaient où les portait le souffle incertain des vents. Partis de Paris avec l’espoir d’atterrir aux environs de Tours ou de Bordeaux, ils allaient quelquefois, sans pouvoir s’en défendre, tomber en Belgique ou bien même en Norvège, quand ils ne se perdaient pas dans l’immensité silencieuse de l’Océan.

C’est à ce moment que l’éminent ingénieur qui s’était illustré par la création des premiers navires cuirassés, et qui portait en lui, au plus haut degré, l’âme ardente de l’inventeur, voulut tenter de rétablir, par la voie des airs, les communications de la France avec sa capitale assiégée. Dans une de ces séances mémorables de l’Académie des Sciences que le bruit du canon ne parvenait pas à troubler, il s’offrit à construire un ballon dirigeable, dont il indiqua aussitôt les premières données. Plus renflé que celui de Giffard, le ballon de Dupuy de Lôme avait encore la forme d’un fuseau symétrique, indiquée par l’expérience autant que par de raisonnables présomptions comme favorable à la marche et à la direction. On y retrouvait le ballonnet à air. La suspension de la nacelle assurait au système la rigidité nécessaire. Enfin, heureuse innovation, le filet dont les mailles et les nœuds constituaient une surface inégale et rugueuse, accroissant sensiblement la résistance, était remplacé par une housse d’étoffe gommée lisse et unie. En revanche, moins hardi que Giffard, Dupuy de Lôme n’avait pas cru possible de se munir d’un moteur à vapeur, et l’hélice était mue à bras d’hommes.

Quelque pressant que fût l’intérêt que présentait l’utilisation du nouvel appareil, quelque désir qu’on en eût, il ne put être fait à temps. C’est seulement au commencement de 1872 qu’on l’expé-

  1. La reconnaissance publique a transmis à la postérité les noms de ces humbles héros. On peut lire dans la salle des Pas-Perdus de la gare du Nord et dans celle du chemin de fer d’Orléans les plaques commémoratives où sont gravés les noms de Jean-Émile Lacaze et d’Alexandre Prince, qui, partis de Paris en ballon pendant le siège, succombèrent glorieusement dans leur mission.