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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/645

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LA NAVIGATION AÉRIENNE.

chiens coalisés. Parlant de lui, le grand Monge, qui ne passait pas pour un donneur d’éloges, disait : — « C’est l’intelligence la plus extraordinaire que j’aie jamais rencontrée. » — Le premier, probablement, Meusnier abandonna la forme sphérique, qui est, en effet, un obstacle presque insurmontable à la direction de l’appareil. Son ballon, — qui, d’ailleurs, est toujours resté à l’état de projet, — devait avoir une forme ellipsoïdale et cuber 200 000 mètres. La propulsion devait lui être donnée au moyen d’ailes ajustées sur un axe horizontal auquel un mécanisme convenable, mû à bras d’hommes, imprimait un mouvement de rotation. En réalité, ce n’était autre chose que l’hélice qui devait être inventée plus tard par ce malheureux Frédéric Sauvage, mort fou et ruiné en 1855, l’un des plus tristes exemples des infortunes auxquelles conduit trop souvent l’esprit d’invention quand il n’a pas l’heureuse chance de s’emparer tout de suite de l’opinion publique. Pour être juste avec tout le monde, il conviendrait aussi de mentionner que des chercheurs laborieux ont cru reconnaître le tracé de l’hélice dans quelques croquis attribués à Léonard de Vinci. Si le fait est exact, il prouve, une fois de plus, qu’une longue gestation au sein de générations successives est souvent nécessaire pour préparer l’éclosion des inventions humaines.

Meusnier, d’ailleurs, avec les physiciens du siècle dernier, — la spécialité des météorologistes n’existait pas encore, — estimait que les courans aériens, comme ceux de certaines parties de l’Océan, — se superposaient, ayant chacun une direction différente. Il suffisait donc de pouvoir pénétrer dans tous ces courans successifs jusqu’à ce qu’on rencontrât celui ayant la direction désirée. Pour produire aisément les mouvemens de montée et de descente qu’imposait cette recherche, l’ingénieux officier imagina de loger à l’intérieur du ballon lui-même un ballonnet plus petit, sorte de vessie natatoire, dans laquelle, au moyen d’une petite pompe, l’aéronaute pouvait, à volonté, comprimer ou raréfier de l’air atmosphérique. C’était, par le fait, acquérir la faculté de faire varier la force ascensionnelle de l’appareil sans toucher au lest. C’était aussi pouvoir assurer la permanence de son volume, maintenir la tension de l’enveloppe malgré les pertes de gaz. Cette dernière conséquence, qui n’a sans doute pas frappé Meusnier, est celle qui, aux yeux des aéronautes d’aujourd’hui, constitue le principal mérite du ballonnet à air.

Il en fut de ce projet comme de tant d’autres. Dédaigné par le gouvernement d’alors, qui, il faut le reconnaître, avait ses préoccupations, le mémoire de Meusnier s’ensevelit, ignoré et poudreux, dans les archives de l’École d’artillerie de Metz.