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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/548

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en cas d’échec, tout ce qu’elle possédait à sa disposition. D’un séjour de Fontainebleau à un séjour de Compiègne, — c’est un témoin oculaire qui me l’affirme, — on vit grandir rapidement cet amour. Mais tant de gens étaient intéressés à le combattre ! Et, dans le cœur du prince, la politique, la raison d’État n’était pas encore vaincue.

Je n’ai pas à raconter l’incident qui précipita la crise et amena le dénoûment, la scène de roman qui se passa aux Tuileries, dans la salle des Maréchaux, le soir du 31 décembre 1852. Ce soir-là, l’empereur se montra un homme différent de celui qui avait laissé partir Marie Mancini. Dans un de ces momens où l’on se sent également la force de renier ou de conquérir le monde pour une femme, il prit sa résolution, passa une seconde fois son Rubicon. Déjà s’ébauchait dans sa pensée cette page étonnante de simplicité et de hardiesse, cette confidence d’amour faite au peuple français, que les jeunes hommes liront avec un battement de cœur, les vieillards avec un sourire mélancolique, quand toutes les rancunes et toutes les colères de notre temps seront mortes avec nous.

Le lendemain, la comtesse de Montijo recevait la demande officielle. Mérimée s’employait à la rédaction du contrat où il veillait à renonciation correcte des titres de la mariée. Le 29 janvier, les nouveaux époux recevaient la bénédiction nuptiale à Notre-Dame. Moins de deux mois après la cérémonie, Mme de Montijo repartait pour l’Espagne. Mérimée l’escorta jusqu’à Poitiers ; après quoi, il revint en flânant, s’arrêtant toutes les dix lieues pour s’occuper des « choses de son métier. » De Paris, il écrivait à son amie, non pour la complimenter, mais pour la consoler : « C’est une terrible chose que d’avoir des filles et de les marier. Que voulez— vous ? L’Écriture dit que la femme doit quitter ses parens pour suivre son mari. Maintenant que vos devoirs de mère sont accomplis (et, en vérité, personne ne vous contestera d’avoir fort bien marié vos filles), il faut songer à vivre pour vous-même et à vous donner du bon temps. Tâchez de devenir un peu égoïste [1]. »

Tandis que Mme de Montijo méditait ce conseil, Mérimée assistait aux débuts de la jeune impératrice. En paraissant au bras de l’empereur, elle pouvait plus, pour le faire accepter, que n’aurait pu une très noble et très laide princesse, venue de loin avec une mine peureuse ou méprisante et apportant, dans sa corbeille de mariage, des alliances fragiles et des préjugés invincibles. Ce second coup d’État, qui faisait presque oublier le premier en donnant aux conversations un autre aliment, ce trône décerné comme un prix

  1. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 28 mars 1853.