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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/50

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meunier vint à leur secours et leur donna l’hospitalité. Un bain dans le Pactole compléta ce pèlerinage classique, et ce bain, même sans paillettes d’or, devait sembler agréable, après « quinze jours de courses à cheval, pendant lesquels l’usage d’un lit, d’une table, d’une chaise, était demeuré entièrement suspendu[1]. »

À Rome, où ils se reposèrent, une lettre de Chateaubriand vint trouver Ampère, pour lequel il affectait une paternelle amitié. L’auteur de René ne manquait pas l’occasion de caresser les jeunes gens. Il avait glissé dans la lettre un compliment assez mal tourné à l’adresse de « monsieur Mérimée, qui aura retrouvé Colomba, avec le souvenir d’un personnage romain qu’il a si bien rappelé. » Ce personnage, que Chateaubriand associe d’une façon imprévue à la petite héroïne corse, c’est Catilina, dont Mérimée venait d’écrire l’histoire.


II

Une lettre, adressée à M. de Saulcy, explique très bien dans quelle disposition d’esprit Mérimée avait abordé ses études sur l’histoire romaine. Il s’occupe, dit-il, d’un mémoire sur la guerre sociale, « guerre assez obscure où j’ai porté le flambeau de la critique et de la sagacité, sans compter la blague. Quid dicis ? Faut-il l’imprimer à cent cinquante exemplaires et le donner à mes collègues ? Faut-il le vendre à un libraire s’il s’en trouve un assez hardi ? Faut-il l’insérer dans une revue ? Cela me tracasse, et je voudrais avoir votre avis avant de terminer ; car, pour chacune de ces hypothèses, il y a une manière d’écrire différente. Je vous dirai tout net que je voudrais me faire des titres à l’Académie ; mais, cependant, je tâche de faire mon livre excessivement compréhensible. Peut-être entre l’Académie et le public, resterai-je le c… à terre. Ô heureux temps où j’écrivais des contes à dormir debout ! »

J’ignore ce que répondit M. de Saulcy, mais j’ai trop bien connu cet homme d’esprit pour croire qu’il ait risqué un conseil dans une matière aussi délicate. Mérimée voulait se faire dire qu’un livre qui satisferait l’Académie des inscriptions et qui amuserait le public comme la Chronique de Charles IX serait un chef-d’œuvre et qu’il était fort capable de le faire. En réalité, le chef-d’œuvre n’est pas faisable, ou, s’il l’est, Mérimée n’a pas pris le bon chemin. Peut-être, sans se l’avouer, était-il dupe de certains préjugés sur la respectabilité littéraire et sur une prétendue subordination des

  1. Lettre de J.-J. Ampère à Chateaubriand.